Quand la fiction prend au réel la compétence de formation

Rédigé le 26 avril 2007 par: Jean Hinnekens

Parmi les pratiques de formation permanente des adultes que développe BePax, une nouvelle démarche a été mise en œuvre au cours de l’année 2007, en collaboration avec le Vicariat de Bruxelles . Elle visait à aborder des questions qui impliquent fortement, que ce soit de manière individuelle, familiale ou collective, par l’entremise de la fiction.

L’idée est partie de la volonté de donner à un groupe de personnes qui souhaitaient parfaire leur information et leur formation, la possibilité d’approcher concrètement une question qui les touche dans leur quotidien d’engagement dans la société civile. Et de le réaliser, non par l’apport d’ « experts » - témoins ou de professionnels de cette question – que ce soit par l’apport direct d’une ou de plusieurs personnes, ou par le partage d’un essai ou d’un document - « théorique » ou « statistique » par exemple -, mais par celui d’une lecture commune de récits de fiction.

Concrètement, il s’agissait d’aborder la question des difficultés vécues dans et du fait de l’immigration dans nos pays. Elle le fut ; dans un premier temps, par la lecture individuelle de romans, suivi d’un partage en groupe des impressions et des analyses personnelles, avec ce que le concept même de « roman » a de distanciation suffisante avec la vie réelle.

Un cycle de huit séances de deux heures

Pratiquement cela se fit en trois temps et en huit rencontres de deux heures chacune :

  •  la première pour que les participants circonscrivent bien le processus et les objectifs de la démarche ;

  •  les six suivantes – qui constituent la formation proprement dite -, consacrées, deux à deux, à un roman – soit trois au total - ;

  •  une dernière rencontre peut enfin être consacrée à une évaluation de l’ensemble      de la démarche avec, par rapport au thème retenu, les lignes de force que  l’ensemble du parcours a permis de dégager.

L’apport de la démarche en ce qui concerne la thématique

Outre que la satisfaction des participants ne soit pas à ignorer dans l’évaluation d’un tel exercice organisé dans une perspective d’éducation permanente, il nous est apparu qu’il apportait un espace de liberté particulier et inédit.

En effet, cette approche a fait ressortir, et de manière de plus en plus claire au fil des rencontres du groupe, que la fiction libérait la réflexion des vécus trop immédiats des participants, mais aussi de l’actualité.

Double avantage donc :

  • celle qu’offre une approche concrète et vécue par rapport aux démarches théoriques ;

  • celle que permet une lecture non affectée par l’affectivité qui imprègne toute relation personnelle au réel.

Le mécanisme en est que, libérés et de la théorie et de l’implication personnelle directe ou indirecte dans le réel, les éléments partagés à propos d’une fiction, et donc d’un imaginaire, se sont fécondés de manière beaucoup moins conflictuelle, même inconsciemment, que lorsque les éléments débattus impliquent concrètement les participants dans leur vécu quotidien.

En effet, le fait de penser n’est pas une démarche désincarnée et purement intellectuelle, il est enraciné dans le vécu affectif et émotionnel de celle ou de celui qui aborde des questions relatives à ce à quoi il est confronté dans ses engagements.

Certes, il est possible de prendre le recul nécessaire pour atteindre une objectivité suffisante, mais cela suppose une lutte intérieure constante pour ne pas impliquer, dans le raisonnement comme dans le choix des éléments que nous avançons, les aspects qui nous ont marqué le plus sur le plan de notre émotivité ou de notre attachement aux personnes que nos récits concernent, en celles-ci compris nous-mêmes.

Le recours à la fiction du roman déconnecte par contre, non pas de ce que les participants vivent à propos de la question abordée, mais des personnes et des faits de ce vécu concret, et plus encore peut-être de leur propre implication dans ces faits ou vis-à-vis de ces personnes.

Autre apport de la démarche

Un autre élément intervient également dans l’acte de lire, celui de la forme de récit qu’adopte l’auteur pour amener ses lecteurs dans l’atmosphère de son ouvrage : se laisser conduire par lui dans des paysages inconnus voire imaginaires, rencontrer des personnages, créer ou interpréter par son imagination, n’est pas sans influence sur cette capacité de prendre distance avec la question abordée.

Dans un article publié dans la revue « Pastoralia », Jean-François Grégoire, qui assurait la mise en place et l’animation de cette expérience, écrit à ce propos : « Qui peut promettre que rien d’important ne se révèle jamais dans les méandres d’un portrait, le temps long d’une description, ou au bord des chemins sans issue d’une réflexion en dialogue ? »

Et il continue : « J’ai toujours un roman à la main, car je me suis aperçu, à la longue, que tout en respectant la « raison de la tête » et les lumières qu’elle dispensent, le roman, en principe du moins, n’hésite pas à emprunter des chemins de traverse, qu’on dirait aussi bien buissonniers, qui, tout en semblant se perdre parfois dans les recoins obscurs des sentiments, loin d’appauvrir la pensée, l’enrichissent au contraire d’ingrédients qui l’empêchent de tomber dans les ornières de l’évidence, du dogmatisme, de la pensée unique et du totalitarisme ».

C’est Paul Auster qui, définissant la différence entre l’œuvre de fiction qu’est le récit ou le roman et le reportage, l’essai ou le traité historique prend l’exemple particulièrement parlant suivant :

«  Si quelqu’un vous annonce : « Je vais à Jérusalem », vous vous dites : quelle chance il a, il va à Jérusalem. Mais qu’un personnage de roman prononce les mêmes paroles, « Je vais à Jérusalem », votre réaction est tout à fait différente. Vous pensez, d’abord, à la ville : son histoire, son rôle religieux, sa fonction en tant que lieu mythique. Vous pouvez évoquer le passé, le présent et le futur comme dans la phrase : « L’année prochaine, à Jérusalem ». En plus de cela, vous pouvez intégrer dans ces réflexions tout ce que vous savez déjà du personnage qui se rend à Jérusalem et, grâce à cette nouvelle synthèse, élaborer d’autres conclusions, raffiner votre compréhension de l’œuvre, et y penser, dans son ensemble, d’une manière plus cohérente. ».

Mâcher ensemble le livre

Il est étonnant de constater par ailleurs combien des œuvres qui, à première lecture, ne parlent que peu à certains, ou peuvent même les rebuter, prennent une tout autre dimension après un premier partage. Tous les membres du groupe découvrent des éléments, des interprétations, des évocations, voire des cohérences plus globales qui leur avaient échappé. La seconde lecture n’en devient pas seulement plus riche, elle s’en trouve transformée, laissant apparaître des pans entiers qui n’avaient pas été perçus.

Concrètement, il importe bien sûr de choisir des œuvres qui concernent de manière suffisamment proche la question que l’on souhaite aborder, mais il faut donc également disposer d’un animateur capable de distribuer la parole avec suffisamment d’équilibre pour que toutes les sensibilités puissent s’exprimer et les différentes découvertes vraiment partagées : tout ce qui ne le sera pas ne constituera pas une frustration pour celui ou celle qui aurait aimé dire, mais une perte pour l’ensemble du groupe.

L'acceuil de l'immigré

En ce qui concerne le travail effectué au cours de ce cycle consacré à la question de l’immigration et plus particulièrement de l’accueil et de l’insertion sociale des immigrés, les trois romans choisis étaient, dans l’ordre – et celui-ci n’est pas non plus à laisser au hasard, un certain crescendo par rapport au thème peut s’avérer en effet un atout pour l’ensemble de la démarche - :

  • Diégo, de Marie Redonnet ;

  • Le Voyage des Bouteilles vides, de Kader Abdollah ;

  • Le Rapporteur et autres récits de Carlos Liscano.

D’autres romans sur ce même thème aurait pu convenir tout aussi bien, comme La Petite Fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel, Douce France de Karin Tuil, Eldorado de Laurent Gaudé ou encore Le Ventre de L’Atlantique de Fatou Diome.

L'objectif de la démarche

L’essentiel ne sont pas les œuvres choisies considérées pour elles-mêmes : il ne s’agit donc pas d’en faire ni une étude, ni une critique littéraire. L’objectif est, dans un premier temps, de dégager et de partager les sentiments, les intérêts, les perplexités, les étonnements, les gênes, les questionnements, éprouvés en cours de lecture ou qui sont remontés à la surface du ressenti une fois celle-ci terminée. 

Dans un second temps et en fonction de ce partage, le groupe – 12 participants semble une composition optimale – dégage trois ou quatre questions qui ressortent de ce partage, à la lumière desquelles chaque membre reprendra une lecture intégrale du roman. 

La seconde rencontre consacrée à celui-ci, consistera donc dans la reprise de ces questions, une par une, avec les échos que cette relecture en aura recueillis chez chacun des membres du groupe. 

Après ce premier essai concluant

À l’analyse de cette première expérience concluante de formation d’adultes à un thème donné, par le biais de la lecture – ce qui est déjà en soi une démarche formatrice non négligeable -, BePax la considère comme une démarche vraiment alternative aux cycles classiques de formation thématique. L’expérience sera d’ailleurs renouvelée avec d’autres participants et sur un autre thème au cours de 2008.

Il importe toutefois de ne pas s’y lancer à corps perdu sans un minimum de préparation. Il importe en effet de disposer :

  • d’un concepteur pour le choix et la succession de lecture des romans en fonction du thème, suite à une connaissance approfondie des œuvres retenues - ;

  • d’un animateur qui, bien que participant lui-même aux partages, est à même non seulement de faire circuler valablement la parole, mais a l’esprit de synthèse qui permet de dégager, lors de la première étape relative à un roman, de dégager les questions qui ressortent du débat certes, mais qui, tout autant, desservent l’approche souhaitée du thème abordé. Ce peut fort bien être la même personne que le concepteur ;

  • d’un engagement assez ferme des membres du groupe :

  1. d’être présents à toutes les rencontres ;

  2. d’avoir effectivement lu ou relu l’œuvre travaillée ;

  3. de partager en vérité les réactions spontanément ressenties lors des lectures. Ce sont des partages qui impliquent. Il importe donc que ceux qui comptent s’y engager en aient conscience dès avant qu’ils le fassent.

Pour conclure donc : un outil performant de formation qui, pour celles et ceux qui aiment lire, se double d’un plaisir qu’ils apprécieront d’autant plus pleinement qu’il est partagé.


Illustration : Gilabrand

 

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