Lutter contre le sentiment d'impuissance

Rédigé le 6 octobre 2010 par: Nicolas Bossut

Les phénomènes sociétaux et les conflits qui font l’actualité nous paraissent proches par leur présence dans les médias mais très éloignés par notre apparente impuissance face à tous les drames de notre monde. Pourtant des leviers existent, une action citoyenne informée et engagée ici, à Bruxelles et en Wallonie, peut avoir des effets non négligeables sur la prévention et la résolution de conflits dans le monde.

Nombreux sont les citoyens qui se posent aujourd’hui la question de savoir s’ils disposent de leviers pour avoir une influence sur les affaires du monde. Tout semble nous contraindre. Insécurité, chômage, récession mais aussi tensions religieuses ou ethniques semblent être des fatalités sur lesquelles l’individu n’a aucune prise. Cette impression de ne pouvoir rien faire, d’être trop petit, trop insignifiant est appelée le sentiment d’impuissance.

On a l’impression de ne pas pouvoir se défendre, de ne pas pouvoir changer la situation, que ça ne vaut même pas la peine d’essayer. L’individu peut même aller jusqu’à justifier l’état d’injustice subi par lui ou la société. Il croit alors que les violences auxquelles il assiste sont des nécessités. « C’est comme ça, c’est la triste réalité des choses ».

Pour l’individu, le sentiment d’impuissance et l’inaction qui en découle ne sont pas catastrophiques. Pour la société par contre, il en va autrement. Abandonnée à elle-même, la société ne peut que voir se renforcer les inégalités qui l’habitent. 

Les raisons qui expliquent cette abdication du citoyen sont nombreuses. On peut citer celle qui nous a paru la plus évidente : l’utopie néo-libérale. Son emprise sur la société engendre une déresponsabilisation grandissante de l’individu.

La machine infernale du néo-libéralisme

Dans un article publié en mars 1998 dans le « Monde diplomatique », Pierre Bourdieu analyse l’essence du néolibéralisme. Il insiste sur le caractère utopique de l’affirmation selon laquelle le monde économique serait un ordre pur et parfait, répondant à une rationalité mathématique et emmenant dans son sillage paix, prospérité individuelle et collective.

Selon lui, ce discours, par ailleurs dominant aujourd’hui, se présente et se pense comme une description scientifique du réel. Depuis la faillite de l’idéal marxiste, suite à la perversion que les régimes communistes lui ont imposée, il n’essaie même plus de s’affirmer comme une alternative politique. Il est simplement un état de fait, l’ordre des choses. Rien ne peut plus s’opposer à lui et il n’est plus enseigné comme une théorie mais plutôt comme un credo.

Au-delà du monde économique, le néolibéralisme a une influence profonde sur l’ensemble de la société. En effet, comme le rappelle Pierre Bourdieu, un marché pur et parfait s’accomplit à travers la transformation ou la destruction de toute mesure politique visant à faire obstacle au marché pur. Cette dérégulation, présentée comme une nécessité scientifique, induit de fait l’idée que le « laisser faire, laisser aller » doit s’imposer à tous les secteurs de la société.

En ce sens, l’idéologie néolibérale justifie la déresponsabilisation et la démission des citoyens et de leurs représentants. Chacun peut se retrancher derrière la nécessité de libérer le marché afin qu’il puisse déployer ses bienfaits. Surtout, n’agissons pas puisqu’il est dans l’ordre des choses que la paix et la prospérité s’imposent si aucune perturbation de processus n’intervient.

L’idéologie néolibérale revient donc à la mise en place d’un monde darwinien où la lutte de tous contre tous prédominerait à tous les étages de la société. En effet, aucune mesure de protection des plus faibles n’a de place dans cette société. Elle est « une sorte machine infernale dont la nécessité s’imposerait aux dominants eux-mêmes ».

Dans ce contexte, qui favorise la montée de l’individualisme et la détérioration des liens sociaux, on voit mal comment les citoyens s’érigeraient contre les injustices qui frappent ce monde. Tout l’univers idéologique dans lequel ils baignent les pousse au contraire à l’inaction et cette inaction elle-même est auréolée d’une odeur de sainteté.

S'émanciper

Pourtant, le citoyen ne doit pas abdiquer. Il doit se sentir responsable. « Exercer sa responsabilité, c’est aussi éprouver la joie d’exercer sa force, son esprit d’entreprise, son initiative. La responsabilité est la fierté de l’homme et de la femme libres. C’est la responsabilité individuelle qui fait qu’un être est véritablement un être humain et non un automate entre les mains d’un pouvoir ou un simple produit du milieu dans lequel il vit. [1]»

Le sentiment d’impuissance apparaît à partir du moment où l’individu ou le citoyen considère qu’une large part de ce qui lui arrive, à lui et à la société dans laquelle il vit, est due à des agents externes sur lesquels il n’a aucune prise. Au contraire, il est responsable quand il considère qu’il a du contrôle sur sa vie.

Nous conviendrons aisément que ce jugement est relatif et lié à la subjectivité de l’individu. En d’autres termes, la limite que chacun se fixe entre impuissance et responsabilité peut varier.

Cependant, en cautionnant, comme cela paraît être le cas aujourd’hui, un transfert de la responsabilité de l’individu à la société, on participe à un mouvement où l’homme n’est plus ni responsable ni coupable de quoi que ce soit. On favorise donc un état dans lequel l’homme adopte une attitude de passivité déresponsabilisée par rapport à la société, une attitude d’impuissance.

Nietzsche lui-même, dans la première partie de « La Généalogie de la morale », écrivait, à propos de l’histoire des origines de la responsabilité, que la responsabilité n’est pas innée : elle n’appartient pas à l’être de l’homme comme une propriété naturelle. C’est la société qui dresse et rend responsable cet animal « nécessairement oublieux » qu’est l’homme, en lui imposant la discipline du devoir[2].

L’atmosphère générale où le discours néolibéral triomphant s’impose à tous les étages de la société ne favorise pas cette responsabilisation, au contraire. Elle penche dans la balance et incite l’individu à déplacer progressivement la limite qu’il se fixe entre impuissance et responsabilité. Il paraît donc nécessaire, tout en évitant les discours culpabilisateurs, de renverser cette balance pour re-responsabiliser l’individu ou le citoyen, le rendre acteur de sa vie, lui offrir la liberté d’être un homme.

Les outils de l'engagement

La première étape de l’engagement et donc de la responsabilité réside dans l’analyse. Celle-ci est la nécessaire condition de l’efficacité et de la prudence de l’agir. « Or il se fait précisément que dans le cadre de notre société individualiste écrasée par le sentiment d’impuissance, l’analyse elle-même est perçue comme une cause de paralysie. En effet, il n’est pas rare qu’un individu ou un groupe procédant à des analyses rigoureuses en vienne à se sentir écrasé par la complexité des problèmes et, en conséquence, incapable de se mobiliser en vue de l’action »[3].

Pour éviter ce travers, plusieurs options s’offrent aux citoyens. La première nous semble la plus essentielle car elle participe directement à la lutte contre le sentiment d’impuissance ; c’est le nécessaire enracinement de l’analyse dans un groupe. L’analyse entraîne souvent dans le chef de celui qui la fait seul un sentiment d’impuissance et d’aridité. L’analyse s’enrichit de la subjectivité de l’autre.

L’analyse doit par ailleurs s’intégrer dans un univers idéologique. On entend souvent dire aujourd’hui que les idéologies sont mortes. La plus importante d’entre elles, comme nous l’avons évoqué plus haut, se présente d’ailleurs comme une science. Pourtant, une idéologie a l’avantage de permettre la structuration d’un système de pensée cohérent, qui peut s’ériger comme une alternative, une utopie par rapport à l’état des choses. En ce sens, les idéologies forment des contre-pouvoirs nécessaires à la société.

Finalement, l’analyse doit être en lien avec le terrain, avec la réalité des choses. On a souvent tendance à ramener le monde à la vision qu’on s’en fait. Pourtant, il est nécessaire d’intégrer la vision que les autres en ont et plus particulièrement la vision des exclus de la société. L’éviter, ce serait courir le risque d’établir une analyse désincarnée.

S'inquiéter des conflits dans le monde

Tout ce qui a été dit ci-dessus laisse à penser que le citoyen va plus aisément s’inquiéter des inégalités qui sont proches de lui, celles avec lesquelles il est en contact directement, qu’il peut toucher de la main. Ce n’est pas faux. Comment alors entrer en contact avec les conflits en Afrique, en Asie ou ailleurs dans le monde ? Quel lien trouver pour toucher l’individu et le citoyen ?

Il semblerait qu’à cet égard les nombreuses diasporas présentes dans nos pays aient un rôle important à jouer. En effet, faire le constat qu’un conflit local peut être nourri et amplifié par les diasporas éparpillées à travers le monde, éclaire d’un jour nouveau notre compréhension de la mondialisation et permet de lutter contre le sentiment d’impuissance du citoyen. En effet, cette nouvelle compréhension lui permet de percevoir que la guerre, que certains pensent si éloignée, si abstraite, est à nos portes.

L’analyse dont on disait qu’elle devait être réalisée au contact des plus pauvres, doit ici être réalisée au contact des diasporas. Les populations originaires de l’immigration sont en effet le rappel constant pour les citoyens de nos pays que des injustices persistent dans le monde et jettent sur les routes des centaines de millions d’individus.

Le citoyen peut alors être acteur de paix ici.



[1] Beltrami R., L’individu face à la société, in Evangile & Liberté, n°199, mai 2006.
[2] Ibidem
[3] Fourez G., Tihon P. Transformations de société et sentiment d’impuissance, Commission Justice et paix, Bruxelles, 1988
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