Mindanao (Philippines) : pauvreté, injustice ou conflit réel ?

Rédigé le 2 novembre 2006 par: Olivier Duhayon

La rébellion armée qui habite Mindanao trouve-t-elle ses racines dans l’histoire coloniale du pays, la pauvreté des populations, l’environnement politique, la revendication d’idéologies… ou dans tout à la fois ? Une alternative peut-elle être défendue ? Ce sont là des questions de base auxquelles BePax Wallonie-Bruxelles a cherché des réponses.

Si on parle des Philippines, les gens connaissent, en tout cas ils en ont déjà entendu parler ; les situer sur une carte, c’est déjà moins évident pour beaucoup ! Alors, si on parle de Mindanao, quasi personne ne pourra dire ce que c’est ni où ça se situe !

Mindanao est une île grande comme trois fois la Belgique, située au sud de l’archipel des Philippines. Un conflit s’y déroule depuis des années. Mais très peu d’informations relatives à ce conflit passent sur les médias « grands publics ».

BePax a voulu mettre ce conflit en exergue dans le cadre de son cycle de « Midis-Zoom pour ne pas oublier » consacré à des conflits oubliés, dont les médias parlent peu voire pas du tout.

Pour nous aider dans cette tâche, notre association a fait appel à Françoise Orban, membre de la Commission Géopolitique de BePax, Directrice du département de Géographie et coordinatrice de projets aux Philippines aux FUNDP de Namur, ainsi qu’à Karl Wintgens, chargé de projet Asie à Entraide et Fraternité.

La situation de Mindanao

Mindanao est peuplée d’environ 13 millions de chrétiens, 4 millions de musulmans, et 2 millions d’indigènes (les Lumads).

Mindanao est une terre de promesses :

  • alors que l’Asie du sud-est est régulièrement frappée par des typhons, y compris aux Philippines, l’île de Mindanao est épargnée ;

  • elle contribue aux exportations agricoles du pays pour 45 % ;

  • elle est un producteur important de cultures industrielles, mais elle est aussi riche en ressources minières et en bois ;

  • elle a un potentiel touristique énorme de par la beauté de ses paysages, tout en étant dans une zone sans typhon.

Alors, pourquoi cette région ne connaît-t-elle pas un développement paisible ? Une raison principale qu’il faut bien prendre en compte pour comprendre la situation à Mindanao : elle est assujettie et négligée depuis des siècles :

  • alors qu’elle est extrêmement riche au niveau de son potentiel, sa population est très pauvre : on y trouve en effet 16 des 24 régions des philippines les plus pauvres ;

  • 70 % des forces armées nationales sont concentrées sur cette île ; ce n’est pas anodin, ça montre bien la focalisation du gouvernement sur ce territoire ;

  • elle contribue pour 60 % du revenu national mais elle ne reçoit du gouvernement de Manille (capitale des Philippines) que 18 % du budget national.

Il existe donc à Mindanao un fort sentiment d’injustice ressenti de la part de la population.

Les causes majeures de conflit à Mindanao

Nous pouvons relever six causes majeures. Nous venons déjà d’en voir deux : la pauvreté massive et l’injustice économique : des provinces qui se sentent contribuer à la richesse nationale et qui ne reçoivent pas en contrepartie d’assistance de la part des forces gouvernementales.

Une autre cause : une gouvernance pauvre. En effet, la démocratie philippine est jeune, elle n’a que 30 ans. Souvenons-nous du temps qu’il a fallu chez nous en Belgique pour construire et consolider notre démocratie. La démocratie philippine est donc jeune, cela veut dire qu’elle est encore fragile et donc soumise à la fois aux pressions extérieures internationales et aux pressions de la pauvreté et de la rébellion internes.

L’injustice et l’abus de pouvoir. Si la gouvernance est divisée et pauvre, les injustices font légion et les abus de pouvoir sont extrêmement faciles dans la mesure où la richesse est concentrée dans les mains de quelques individus.

Le contrôle de tout le système par un très petit nombre de politiciens. Ces personnes sont en même temps les gros propriétaires et détenteurs, les gros investisseurs, les gros financiers et les gros boursiers ! Il est aisé de comprendre que quand des individus détiennent en même temps le pouvoir politique et le pouvoir économique, et que parallèlement à ça ils évoluent dans un environnement de démocratie faible et fragile, ils sont exposés à des abus de pouvoir.

La Société civile a donc fort à faire pour essayer de placer des garde-fous pour endiguer ce phénomène. Mais il faut du temps pour construire une démocratie quand on sort d’une dictature.

Une des causes les plus importantes : le manque de reconnaissance des domaines ancestraux. Avant le 16è siècle, au cours duquel Magellan a découvert les Philippines, un peuple y vivait, d’origine malaise. Ces indigènes (encore actuellement appelés de cette façon par les Philippins) avaient leur propre mode de fonctionnement, leurs propres règles de propriété : ils fonctionnaient sur base de domaines ancestraux et de propriétés collectives. Quand les Espagnols sont arrivés, ils ont imposé le système occidental de propriété, les domaines ont été « confisqués » et sont devenus propriétés d’Etat. Les indigènes, de leur point de vue, ont été dépossédés de leurs droits ancestraux. Au 21è siècle, nous sommes toujours dans la même situation ! Depuis 5 siècles, le problème n’a donc toujours pas été réglé ! A une autre époque, les Américains avaient placé les Indiens dans des réserves… Heureusement aux Philippines il n’en a pas été ainsi !

Une autre cause encore : l’exploitation des communautés culturelles. On l’a vu, le peuple déjà présent avant la découverte de Magellan est appelé par les Philippins « les indigènes ». Ils sont encore entre 1 et 2 millions, on ne sait pas vraiment, car ils sont dans la forêt, nomades, et ne sont pas recensés exactement. Ils sont dépossédés de leurs terres, et sont perçus par tous les autres Philippins comme des sauvages !…

Une autre composante de la population : les musulmans (ou Moros). Environ 4 millions, ils sont principalement des migrants provenant de l’Indonésie toute proche. Culturellement, ils sont très proches des tribus indigènes dans leurs habitudes de vie et dans leurs manières de traiter la terre et d’exploiter la forêt. Ils sont perçus, par nous occidentaux et par le gouvernement de Manille comme des guerriers.

Enfin, les chrétiens, qui sont environ 13 millions actuellement, sont aussi d’origine migrante en provenance du reste des Philippines. Ils sont occupés principalement dans les plantations, les compagnies minières, les compagnies forestières, et sont perçus par les deux autres composantes de la population de Mindanao comme des envahisseurs. Les chrétiens sont bien sûr des descendants des Espagnols.

Quand on présente les choses de cette façon – et c’est avec ces préjugés que vivent ces différentes communautés – on comprend que des heurts arrivent facilement !

Depuis 4 siècles, des descendants des Espagnols des parties nord et centrale des Philippines ont été envoyés en nombre et de manière continue vers Mindanao pour défricher, mettre les terres en culture et exploiter les zones minières. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, 75 % de la population de Mindanao sont considérés comme des envahisseurs par les autres, sont chrétiens et en position dominante, et que ces autres se sentent minorisés, dépossédés.

C’est le sentiment qui règne à Mindanao. Il faut en tenir compte quand on aborde le conflit latent.

Comme si cela ne suffisait pas, il faut ajouter que les dégâts environnementaux sont énormes aux Philippines. A Mindanao, les exploitations minières et forestières sont tellement poussées par des pressions économiques et financières qu’elles créent des déséquilibres (érosion, désertification…). Ce sont surtout les Lumads et les Moros qui souffrent le plus de cette situation (notamment par une insécurité alimentaire).

Historique de la rébellion Moro

  • « Moro Nation » : A l’origine, c’était une identité culturelle partagée par tous les musulmans du sud philippin sur base d’une croyance commune et d’une organisation politique historiquement liée à la pré-conquête du pays, aux sultanats (ils fonctionnaient avec des sultanats musulmans) et aux expériences coloniales diverses qui se sont imposées à eux. Récemment, cette appellation « Moro » s’étend à tous les indigènes de Mindanao.

  • En 1965 : le MIM (Mindanao Independence Movement) a été fondé ; c’est le premier mouvement pour l’indépendance de Mindanao.

  • En 1969 : premier front, qui est une union de revendicateurs, le MNLF (Moro National Liberation Front). C’est le plus modéré, il est toujours actuellement à la table des négociations. Il milite pour un Etat autonome sur une partie de Mindanao et sur l’archipel de Sulu dans le sud des Philippines.

  • En 1984 : naissance du MILF (Moro Islamic Liberation Front). Beaucoup plus dur, issu de la dissidence du précédent, intégriste avec un solide leadership religieux. Ce front serait plus proche d’une revendication indépendantiste.

  • En 1991 : naissance du mouvement Abu Sayaf, qui est un durcissement d’une partie du MILF et qui se déclare indépendantiste. Ce mouvement s’est rendu « célèbre » par des prises d’otages à partir de 2000.

Faisons le point ...

  1. Le problème de marginalisation culturelle et socio-économique est très ancien.

  2. La négociation entamée dans les années 70 entre le gouvernement et le MNLF a conduit, en plusieurs étapes, à plusieurs accords avec le gouvernement reconnaissant l’autonomie de plusieurs provinces situées sur Mindanao.

  3. En 1994, sous le Président Ramos (il était modéré et a pas mal travaillé pour la paix), s’est fondé le National Islamic Command Council, un bureau qui regroupe les différents mouvements islamiques. Donc fédéralisation progressive des mouvements musulmans.

  4. En 1996, le MNLF et le Gouvernement de la République des Philippines signent le « Peace Agreement ». Les Philippins y ont mis énormément d’espoir mais malheureusement, 10 ans après, ils sont terriblement déçus de sa non-implémentation. C’est d’ailleurs un problème récurrent aux Philippines : beaucoup de choses existent dans les lois ou les « Agreements » mais rien n’est implémenté.

  5. Dans les années 2000, escalade et prise d’otages par Abu Sayaf. A ce propos, il est utile et important de clarifier la situation : Abu Sayaf est tout sauf un mouvement négociateur pour la paix, mais c’est uniquement du business d’une poignée d’hommes (estimés aujourd’hui à 800) avec racket et trafic d’armes. Apparemment, leur but n’est pas de déstabiliser l’état national, mais plutôt de faire de l’argent. Le problème est que leur « business » très peu recommandable est incompatible avec la construction d’une démocratie.

  6. Signature d’un cessez-le-feu en 2001 avec le MILF, mais il n’a pas été respecté…

  7. Réponse de l’armée nationale, et succès mitigé des 6000 soldats présents à Mindanao : très mal payés, donc ils n’ont pas résisté à la corruption.

  8. Visite fin 2001 de la Présidente Arroyo à Washington pour une commande d’armes.

  9. Début 2002, des troupes des Etats-Unis s’installent à Mindanao à l’invitation de la Présidente pour « l’entraînement des troupes philippines » !… :

  • Nous pensons que c’est une violation de la constitution d’un Etat souverain.

  • Cela crée encore actuellement une crise politique interne.

  • Cette dernière constitue une menace pour le « Visiting Forces Agreement » signé en 1999, qui est un traité signé entre le gouvernement philippin et l’armée américaine, autorisant cette dernière à venir « visiter » les Philippines, même s’il n’y a pas de conflit, pour entraîner les soldats philippins.

Importance stratégique ...

Il est primordial que nous amenions à ce moment un éclairage sur l’histoire des relations entres les Etats-Unis et les Philippines et surtout sur l’importance stratégique de cette région d’Asie.

L’indépendance formelle des Philippines a été acquise en 1946 après un demi-siècle de colonisation américaine.

Dès 1947 a commencé la série des accords entre la République des Philippines et les Etats-Unis, notamment sur le plan militaire. L’enjeu géopolitique est en effet hautement important.

Il s’agit de la porte d’entrée par l’Océan pacifique sur l’Océan indien et sur le Golfe persique. De cette façon les USA peuvent opérer un contrôle sur ces zones géographiques. Ailleurs qu’aux Philippines, il est inimaginable pour les Américains d’installer des bases militaires dans cette région. En effet, on voit mal les Américains arriver à négocier avec l’Indonésie ou la Malaisie. Ces bases aux Philippines constituent bien sûr également un œil sur la Chine.

Quelle est la situation actuelle ?

La situation conflictuelles persiste : elle provient d’une situation socio-économique et politique de profonde injustice, de l’iniquité et de la mauvaise gouvernance qui favorise l’aventure militaire, de la corruption et du « terrorisme-business ».

Ce climat de terrorisme induit une récession économique : déclin des investissements, réfugiés locaux qui sont sans accès à la terre, et déclin du tourisme.

La guerre « anti-terrorisme » est d’actualité. Elle contribue malheureusement à affaiblir tout le mouvement social musulman et le réseau des ONG. Par exemple, n’importe quel mouvement de libération qui menace les intérêts américains est suspecté d’être lié à Al Qaïda. Cette guerre « anti-terrorisme » contribue finalement à renforcer les mouvements rebelles et leur support par les masses. Et enfin, elle renourrit la guérilla communiste aux Philippines.

Conclusion : nos chemins vers la paix ...

Après avoir dégagé les tenants et les aboutissants du conflit de Mindanao avec l’aide de nos collaborateurs cités au début de cette analyse, BePax propose quelques pistes qui, selon elle, peuvent mener à la paix dans cette région.

  • Il faut absolument poursuivre des réformes sociales, économiques et politiques.

  • Il nous semble primordial d’engager un consensus visant à conférer du pouvoir aux défavorisés du système que nous avons étudié plus haut.

  • Il est nécessaire de poursuivre un processus de négociations pacifiques avec les groupes rebelles.

  • Il nous semble important de mettre en œuvre un programme de réconciliation, de réintégration et de réhabilitation sociales.

  • Il est du devoir du gouvernement philippin d’assurer la protection des civils ainsi qu’une vie décente, et ce même pendant des hostilités.

BePax est convaincue que c’est seulement sur ces bases qu’il sera alors possible de construire et entretenir un climat positif pour la paix dans le respect de toutes les parties.


Illustration : Kounosu

 

 

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