Des mouvements féministes israéliens pour la paix : regard alternatif sur le conflit israélo-palestinien

Rédigé le 14 mai 2007 par: Olivier Duhayon

Le conflit israélo-palestinien est malheureusement devenu un conflit permanent, il dure en effet depuis au moins quarante ans (1967 : Guerre des six jours). Nous avons le sentiment que bon nombre de nos concitoyens voient ce conflit avec une certaine fatalité, comme si plus rien n’était à espérer, et en tout cas pas la paix dans cette région du monde. BePax Wallonie-Bruxelles, dont le Président international, jusqu’à la fin de cette année, n’est autre que Monseigneur Michel Sabbah, Patriarche latin de Jérusalem, ne veut pas tomber dans cette résignation.

 

Pour appuyer cet espoir, notre association a décidé de consacrer deux de ses Midis-Zoom de l’année 2007 au conflit israélo-palestinien. BePax veut apporter une pièce supplémentaire et originale à la réflexion, en donnant la possibilité à nos concitoyens d’aborder ce conflit par un regard différent de ceux que l’on voit souvent et auxquels on ne fait plus toujours attention, et ainsi pouvoir mieux le comprendre, afin d’en dégager des perspectives de paix.

Pour nourrir la réflexion, nous avons fait appel à Thérèse Liebmann, juive d’origine hollandaise, Docteur en histoire et responsable des Femmes belges solidaires de la WOFPP (Women’s Organization for Political Prisoners – basée à Tel Aviv, Israël). Ouvrons les yeux sur le combat pour la paix mené par les mouvements féministes israéliens.

Regards et considérations sur la situation actuelle

Suite au génocide (la Shoah) perpétré au cours de la deuxième Guerre Mondiale, il était important que les Juifs puissent trouver un havre, à l’abri des persécutions. Cependant, on peut regretter que ce havre soit devenu un foyer national, aux dépens des Palestiniens. Car par la même occasion, ce peuple a en conséquence dû subir de nombreuses injustices. On peut considérer que les Palestiniens sont devenus en quelque sorte des victimes indirectes des persécutions et de la Shoah.

Actuellement, force est de constater que la grande majorité des Israéliens ne souhaite pas entretenir de contacts avec les Palestiniens. Bien souvent, les parents inculquent à leurs enfants, et ce dès leur plus jeune âge, qu’il ne faut pas avoir de contacts avec eux : soit parce que ce sont des « terroristes », soit parce que ce sont des êtres inférieurs !

En sa qualité d’association militant pour la paix, la non-violence et la réconciliation, BePax est bien placée pour savoir que ce ne sont évidemment pas là des germes de paix, car le dialogue entre les deux peuples n’est quasi pas possible dans ces conditions.

La majorité des Israéliens ne considèrent pas les Palestiniens d’égal à égal, et au mieux, dans la plupart des cas, ils éprouvent une certaine pitié, une certaine condescendance vis-à-vis de ce peuple. Cet état d’esprit existait d’ailleurs déjà bien avant la guerre de 1967, de nombreuses personnes en témoignent.

Cependant, toute la population israélienne ne pense pas de la même façon. Une partie est pacifiste. Elle est faible en termes de proportion de la population totale, mais nous estimons que son rôle est important par le message qu’elle essaie de transmettre. Nous pensons notamment à des associations de femmes. Ces mouvements féministes, raillés et méprisés par le gouvernement israélien, ont en commun d’avoir une ouverture vers les Palestiniens : ils souhaitent entretenir des relations qui ne soient pas d’occupants à occupés, mais véritablement d’égal à égal, d’amis à amis, et parvenir à une véritable collaboration.

Des mouvements de femmes sur le terrain !

D’où viennent-ils ?

Ces mouvements féministes sont nés relativement tard en Israël, surtout fin 1987- début 88, dès le début de la première intifada. Des groupes de femmes se sont engagés dans la société civile, car selon elles, l’armée israélienne ne s’en tient plus à son rôle premier. Or ce sont leur mari et leurs enfants qui servent dans l’armée. Elles estiment que l’armée israélienne, dont le rôle est de défendre le pays, ne s’en tient plus à ce rôle quand elle opprime ou humilie les Palestiniens, par exemple en protégeant les colons et les colonies, ou encore en humiliant les Palestiniens aux nombreux check points.

Quelques exemples de mouvements

Parmi ces mouvements que nous voulons mettre en avant : « Machsomwatch ». De « machsom » en hébreu qui signifie « barrage militaire », ou « check point » en anglais, et «to watch » en anglais qui signifie « observer, surveiller ». Il s’agit d’un groupe de femmes israéliennes qui se sont donné comme but la vigilance humanitaire aux check points israéliens. Des centaines de check points sont dispersés le long et à l’intérieur de la Cisjordanie et de Gaza. Rappelons qu’un check point est une installation militaire, un des lieux emblématiques (et pénibles…) de l’occupation. C’est là que se rencontrent l’armée israélienne et la population civile palestinienne. Le passage (quand il est possible, c’est-à-dire quand le check point n’est pas tout simplement fermé) n’est pas accordé à tous. Comment agissent ces femmes ? Par des actions somme toute paisibles, elles arrivent à faire parler d’elles : elles portent des pancartes avec de simples slogans comme par exemple « non à l’occupation », « non aux check points comme conséquences de l’occupation »… Elles sont là clairement pour contrecarrer l’occupation, même s’il s’agit d’une goutte dans l’océan… Notons qu’elles n’appartiennent à aucun parti politique. Mais en tant que citoyennes israéliennes, elles sont là pour mener des observations sur l’armée et la police militaire israéliennes. Elles demandent des comptes à leur propre armée. Leur action est en fait une forme de résistance non-violente. Ensuite, après chaque observation, elles diffusent un rapport sur leur site internet.

BePax estime que leur action est importante, à double titre :

  • car elles présentent une autre vision (que celle de l’armée) de faits qui se déroulent à cescheck points. Leur discours est un défi direct au discours militaire dominant dans la société israélienne. A tout le moins, leur présence et leur témoignage empêchent que ces faits de violence se fassent dans l’ignorance ;

  • qui plus est, n’oublions pas que la majorité des Palestiniens n’ont pas ou très peu l’occa-sion de côtoyer des Israéliens, et quand ils en côtoient, il s’agit surtout de soldats, de colons… bref ils en ont une image négative… Par leur action, ces femmes montrent un autre visage, leur envoient le message qu’il existe des Israéliens qui cherchent une solution pacifique à ce conflit, une coexistence pacifique. Même si leur action n’a pour l’instant pas de grandes conséquences, en tout cas visibles, des Palestiniens ont déjà témoigné que pour eux ces femmes étaient importantes, car, par leur présence, elles considéraient leur souffrance.

Un autre mouvement né aussi à la même époque est la WOFPP (Women’s Organization for Political Prisoners) : il s’agit de femmes israéliennes qui, choquées de voir le nombre d’arrestations et détentions administratives de nombreux Palestiniens, notamment de très jeunes enfants, ont décidé d’agir. D’autant qu’Israël se veut être une démocratie…

Beaucoup de Palestiniens ont été emprisonnés pendant de nombreux mois voire de nombreuses années sans jugement. Le courage de ces femmes israéliennes réside dans le fait que non seulement elles aident des Palestiniens, ce qui, rappelons-le, est déjà mal vu dans la société israélienne, mais aussi dans le fait qu’elles s’opposent à l’Etat et à l’appareil judiciaire des militaires de l’Etat. De plus, elles continuent à braver l’establishment politique israélien en apportant leur soutien à des personnes qui sont condamnées par celui-ci. Cependant, elles ne s’occupent que des femmes prisonnières politiques : pourquoi ? On peut en effet se poser la question quand on sait qu’actuellement il y a 120 femmes palestiniennes prisonnières politiques, alors qu’on dénombre au total entre 8000 et 10000 prisonniers politiques palestiniens en Israël ! Elles ne s’occupent donc que d’un tout petit nombre de prisonniers politiques, qui sont les femmes, car ces dernières ont des problèmes spécifiques qui leur sont propres, notamment par rapport à l’hygiène, à leurs enfants (qui peuvent rester avec elles jusqu’à l’âge de deux ans), aux accouchements en prison (qui se passent parfois avec les jambes et les bras liés jusqu’au moment de l’expulsion du bébé). L’association WOFPP envoie des avocats pour défendre les prisonnières (en espérant une libération avant terme, mais force est de constater que ce n’est pas très fréquent), et permet aux femmes d’avoir de l’argent de poche pour s’acheter de la nourriture ou des produits d’hygiène de base dans les cantines.

Un troisième mouvement : le groupe des « Femmes en noir » - qui a d’ailleurs essaimé dans de nombreux autres pays - et qui prône encore maintenant : « Halte à l’occupation ! ». Ce mouvement des Femmes en noir a une assez grande influence, non pas sur le gouvernement israélien, mais bien sur une partie de la société israélienne.

Enfin, nous voulons aussi mettre en évidence le « Cercle des Parents ». Ce mouvement n’est pas un mouvement de femmes, à l’instar des trois cités ci-dessus, mais bien de parents qui se mobilisent pour la paix. L’originalité (et l’importance dans le contexte de ce conflit) de ce mouvement est qu’il est mixte : il regroupe des parents endeuillés, israéliens mais aussi palestiniens. Ces parents luttent à leur façon pour la paix, en témoignant contre deux idéologies, trop souvent « enseignées » aux jeunes par divers groupements, et qui finalement se rejoignent :

  • du côté palestinien : se sacrifier pour son peuple et son pays par des attentats-suicides,

  • du côté israélien : se sacrifier sous le déguisement d’une contribution à la sécurité, à la paix et à la survie de leur Etat en donnant un long moment de sa vie à servir dans l’armée.

Notre association BePax, qui travaille pour la paix, la non-violence et la réconciliation, partage l’idée qu’a donnée Jean-Paul II dans son message du 1er janvier 1984 ; nous en reprenons ici le sens : « C’est dans l’esprit des hommes que la guerre naît, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut la combattre ». Les quelques cas concrets présentés ci-dessus nous montrent combien ce travail est difficile et sans cesse à renouveler. Ils nous montrent aussi qu’être acteur de paix est un choix pas toujours évident mais à la portée de tous, même dans les situations les plus difficiles.

Espoir !... vite déçu...

Le véritable tournant pour les mouvements pacifistes en Israël se situe en 1993, à l’époque des accords d’Oslo. Ceux-ci ont créé de grands espoirs chez les Palestiniens et même chez des Israéliens, bien sûr aussi dans le monde… mais la gauche radicale israélienne a vite compris qu’il ne fallait pas vraiment espérer, car il n’y avait rien de très précis dans ces Accords à propos de la paix dans la région.

C’est d’ailleurs ce qui s’est passé, puisque comme on le sait, la paix n’est pas arrivée, bien au contraire… L’escalade de la violence a continué depuis, avec toutefois des petits espoirs occasionnels d’aller vers la paix, mais vite déçus, à l’instar de ce qui a suivi les accords d’Oslo.

On ne peut s’empêcher de se demander si les gouvernements israéliens, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », souhaitent vraiment la paix, car de nombreux observateurs remarquent que lorsque les responsables de l’Autorité palestinienne semblent faire de réels efforts pour s’engager dans le chemin vers la paix, les provocations ne manquent pas de venir du côté israélien, avec des attentats en réponse du côté de certains groupes palestiniens (comme des justifications perverses de l’attitude israélienne), réduisant ainsi à néant les maigres espoirs de paix. Certains observateurs clament même que ces provocations israéliennes sont voulues pour empêcher la paix dans la région, cette paix qui conduirait à la création d’un Etat palestinien, que ne veulent pas vraiment voir les gouvernements israéliens.

Notre association est persuadée que l’occupation israélienne, au travers notamment des très nombreuses colonies (avec encore à l’heure actuelle – même si les médias n’en parlent que très peu - la création de nouvelles implantations, en toute illégalité), la création du mur (également illégal selon la Cour Pénale Internationale) et les nombreux check points (rendant très difficile la vie quotidienne de nombreux Palestiniens), est l’élément principal qui contribue à l’apparition du terrorisme dans la région.

Conclusion

En tant qu’association militant aussi pour la paix, nous ne pouvons que regretter que les divers mouvements pacifistes israéliens ne représentent qu’environ 2 % de la population du pays (en n’y incluant pas les Palestiniens d’Israël), ils ont donc des difficultés de se faire entendre dans leur propre pays. D’où l’importance pour notre association de faire écho de leur lutte.

Car ce qui est primordial pour notre association, c’est de rappeler que nous voulons œuvrer pour la paix dans toute la région, pour Israël et pour la Palestine. L’un ne va pas sans l’autre : travailler pour la paix de l’un sans tenir compte de l’autre serait illusoire ! C’est ce que Monseigneur Michel Sabbah a encore dit récemment, lorsque nous l’avons rencontré en avril de cette année.

Enfin, il nous semble qu’un point essentiel réside dans l’approche du conflit par la partie israélienne. Nous pensons que le gouvernement israélien détient en effet une clef importante de la paix future de son pays et de la région, non pas par l’occupation (avec tout ce qu’elle entraîne comme conséquences) et les humiliations en tout genre, mais par le dialogue, l’ouverture, les échanges, bref la reconnaissance de l’autre comme un interlocuteur valable et à respecter.

 

 

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