Multiculturalité : limites et enjeux

Rédigé le 22 octobre 2008 par: Katheline Toumpsin

Notre société est empreinte d’une diversité culturelle de plus en plus marquante et la multitude des faits culturels qui en témoignent et par lesquels s’expriment des convictions, des habitudes et des comportements multiples ou même contradictoires. Il n’existe pas de réponse évidente à ce type de préoccupations ; des explications variées ont été proposées. BePax a, pour sa part et à titre d’hypothèse de travail, fait le choix de se fonder sur le concept de l’insécurité culturelle, tel que formulé par Albert Bastenier . Selon cette perspective, la sécurité humaine ne concerne pas seulement l’intégrité physique des individus, mais porte sur tout ce qui est éprouvé comme acceptable ou inacceptable tant dans le vécu quotidien que dans les manières de réagir et de penser héritées du passé.

Ainsi, l’insécurité culturelle est un sentiment de malaise résultant des tensions liées à la mise en présence de groupes de personnes culturellement différents, qui se méconnaissent. Dès lors qu’ils fondent leur représentation de l’identité culturelle de l’Autre sur base de stéréotypes, ils tendent à se sentir menacés par la culture de cet Autre. Vécue comme une réalité, ce sentiment est source de tension et facteur potentiel de violence. Selon Albert Bastenier, c’est notamment « l’établissement d’une confiance suffisante par le dépassement des appréhensions que « l’autre » inspire », en tant que projet politique/citoyen, qui permettra de réduire les tensions que connaît actuellement notre société.

C’est dans la foulée de ces réflexions menées par BePax que le Comité de rédaction a souhaité recueillir d’une part, le point de vue de différents acteurs de terrain, «praticiens de l’interculturalité» au quotidien et d’autre part, en apprendre davantage sur les actions que certains de ces acteurs mènent en Belgique à des fins d’éducation à l’ouverture, au dialogue et à la compréhension interculturelle. C’est ainsi que nous avons rencontré Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue « Politique » et ancien président du MRAX[1], Hafida Bachir, présidente nationale du mouvement « Vie féminine » et Marc André, formateur au CBAI[2].

Le Comité de rédaction a cherché à connaître l’approche de ces différents acteurs de l’idée exprimée dans le concept de l’insécurité culturelle. L’objectif de cette démarche était aussi d’en apprendre davantage sur les méthodes et pratiques utilisées par les intervenants dans la promotion des relations interculturelles, afin de contribuer au cheminement réflexif dans lequel BePax s’est engagé.

L’analyse qui suit doit se lire comme une occasion de mettre en avant certaines idées et interrogations qui ont sous-tendu la réflexion et l’élaboration de la revue trimestrielle que notre association consacre à cette question.

Insécurité symbolique et accommodements

Henri Goldman nous a exprimé sa préférence pour le concept d’insécurité symbolique comme l’a défendu en son temps Thérèse Mangot. La notion d’insécurité symbolique permet de faire comprendre que tout ne fait pas peur dans la culture de l’autre : on est bien heureux de manger un couscous mais on craint l’apparition de minarets dans le paysage urbain parce que ces derniers touchent à la configuration symbolique de l’espace.

Quant à savoir dans quelle mesure et comment limiter l’expression de la diversité culturelle, on peut se rapporter aux travaux de la Commission Bouchard-Taylor au Québec[3]. Selon le rapport tiré de cette commission et très schématiquement, deux principes entrent en conflit : le droit de la majorité et le droit des minorités. Pour gérer les revendications qui les opposent, le Québec fait appel à des pratiques d’accommodements, l’accommodement raisonnable d’une part, notion qui peut se traduire par « l’égalité dans la différence » ou encore par « ce qui accommode les uns, sans incommoder les autres » relève plus spécifiquement de la sphère juridique et l’ajustement concerté d’autre part, qui relève, lui, d’une démarche citoyenne reposant principalement sur la négociation et la recherche d’un compromis. Le tout accompagné de balises qui permettent de « respecter le droit à la différence sans promouvoir la différence des droits ».

Exemple d’accommodement raisonnable : l’autorisation de poser des antennes paraboliques. Celles-ci sont interdites en vertu du respect de l’ordre public, mais elles sont un outil indispensable pour permettre à certaines communautés de garder le contact avec leur pays et leur culture d’origine.

Les travaux de la Commission montrent que la solution favorisée n’est pas nécessairement la même partout, ce qui s’observe aussi au niveau européen (ainsi, la France préfère légiférer, mais pas la Belgique)[4].

Altérité et neutralité

En ce qui concerne la sphère publique, mentionnons, à la suite d’Henri Goldman, l’exemple de la décision de la ville d’Anvers d’interdire le port de signes religieux aux employés de première ligne (en contact avec le public) dans les services communaux, au nom de la neutralité de l’Etat. Cette décision a été suivie à Gand, à Ninove…, mais ni à Malines, ni dans d’autres villes du Limbourg. Cet exemple met en évidence l’opposition qui existe entre le principe de neutralité exclusive (partout où il doit exercer son autorité, il faut que l’Etat soit juste et donne l’apparence de la justice) et le principe de neutralité inclusive dans la conception du service public. En fonction des lieux et des Etats, on observe une grande variété de réponses à ce dilemme (plutôt exclusive en France, moins en Grande Bretagne). Sur ce point, Henri Goldman se prononce en faveur d’une neutralité exclusive en ce qui concerne les magistrats, les policiers et les enseignants.

Selon Hafida Bachir, ce n’est pas « l’étranger » qui fait peur mais plutôt le pauvre. Pour elle, la différence est d’ordre économique plutôt qu’ethnique ou culturelle. Ne devrait-on pas plaider pour une approche moins culturelle au sens strict et inclure la dimension économique ? Le Comité de rédaction pense d’ailleurs qu’il importe de ne pas « ethniciser » les questions culturelles. Il y a bien d’autres dimensions que l’origine ethnique entrant en compte dans la composition d’une identité culturelle.

Des démarches à la fois pratiques et réflexives

Depuis 2001, les membres de Vie Féminine ont opté pour une démarche féministe et davantage interculturelle. Quelle a été la réflexion aboutissant à l’approche interculturelle adoptée par le mouvement ?

  • D’abord la définition d’un ensemble « non négociable » comprenant les injustices fondées sur la soi-disant race, sur le sexe ou sur les injustices sociales. Bien sûr, on ne décrète pas une attitude de tolérance, c’est un processus progressif.

  • Très vite la question du « voile » s’est posée. Les femmes du mouvement ont été invitées à se réunir et à s’exprimer. Des réflexions telles que « je le porte pour me sentir en sécurité » suscitent une interrogation par rapport à la liberté de choisir. Cet acte prétendument fruit d’un libre choix n’est-il pas la conséquence de la pression sociale/communautaire/culturelle ?

  • Formulation d’une prise de position : au nom de l’égalité entre hommes et femmes, il est injuste de légiférer au niveau du port du voile car il n’y a finalement que les femmes de confession musulmane qui se trouvent concernées par cette législation. Néanmoins, il faut remettre en question la pression sociale à laquelle ces femmes sont soumises.

La démarche interculturelle de Vie Féminine consiste aussi à donner des espaces aux femmes pour qu’elles puissent problématiser leur situation[5] et les aider ainsi à réduire les sentiments d’insécurité de toutes et de tous.

Ainsi que le rappelle Marc André du CBAI, le thème de la montée de l’insécurité, qu’elle soit objective ou subjective, s’impose depuis une vingtaine d’années. Cette insécurité est à greffer plus globalement sur une insécurité plus générale économique, environnementale, au niveau des normes et des valeurs. L’insécurité culturelle peut être comprise comme une dimension subjective de l’insécurité.

Dans son approche de la question, le CBAI se réfère aux travaux du sociologue Erving Goffman et à sa théorie de l’interactionnisme symbolique[6]. Selon Goffman, l’interaction sociale dans notre société apparaît comme un type d’ordre social. Des scénarios culturels nous indiquent comment les interactions se passent normalement dans une situation donnée. Il s’agit de scénarios attendus. En situation de multiculturalité, le déroulement de l’interaction perd son caractère prévisible puisque les « codes » diffèrent, ne se correspondent plus. Ces scénarios inattendus créent une situation d’incertitude voire d’angoisse chez les protagonistes. C’est ce que la psychosociologue Margalit Cohen-Emerique appelle la menace identitaire. Un effort supplémentaire est requis de la part des individus pour inventer un code commun de l’interaction.

« Se rencontrer pour ne pas se fantasmer »

Ce qui a été dit plus haut explique la démarche du CBAI  de « se rencontrer pour ne pas se fantasmer ». Il faut donc créer des lieux de rencontres, des lieux de « frottement social » (équivalent à la prise de risque plaidée par Albert Bastenier). Les groupes de formation sont de tels lieux de rencontre. Il s’agit de groupes qui travaillent ensemble pendant deux ans à raison de deux fois par semaine et cinq week-ends par an. On veille à la plus grande hétérogénéité possible (du point de vue de l’origine, du niveau d’études, des croyances…). Cette hétérogénéité ne pose pas de problème en pratique, bien au contraire, elle est en elle-même ce qu’il y a de plus formatif. Les participants constatent leurs différences mais tout en prenant conscience qu’ils vivent des problèmes similaires. C’est ainsi que le groupe devient un laboratoire de l’interculturel et découvre qu’il y a moyen de travailler ensemble, de construire des causes communes.

Des bienfaits de la démarche interculturelle dans l’instauration du dialogue

A l’issue de notre rencontre avec les différents acteurs précités autant que de nos réflexions, nous pensons qu’une approche interculturelle des sociétés multiculturelles est tout indiquée dans un objectif d’intégration et de cohésion sociale. C’est-à-dire une démarche d’échange et de communication entre les membres des différents groupes culturels qui, à l’instar des groupes de formation du CBAI ou des « maisons mosaïque » de Vie Féminine, permet un « engagement dans le dialogue face à face et une mutualité d’expériences partagées » [7]. C’est dans cette rencontre que peut se développer la compréhension de l’Autre dans ses différences, sources d’insécurité, en même temps que pourra s’élaborer un « sentiment de fiabilité réciproque » : la confiance.


Cette analyse a fait l’objet d’un article dans notre trimestriel, Signes des Temps, de septembre 2008.


[1] MRAX : Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.

[2] CBAI : Centre Bruxellois d’Action Interculturelle.

[3] Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, travaux clôturés le 18 juin 2008. http://www.accommodements.qc.ca/.

[4] Pour plus de détail, le lecteur trouvera dans les pages suivantes de ce numéro une analyse consacrée à la pratique des accommodements liée aux différences culturelles.

[5] Notamment avec le projet des Maisons Mosaïque qui sont des espaces de rencontre entre femmes immigrées et uniquement accessibles à elles, organisées par l’association Vie Féminine, mouvement féministe d'action culturelle et sociale. Des activités d’entraide, d’alphabétisation, d'éducation permanente, de conseils juridiques, de soutien social, administratif et économique ainsi que des sorties culturelles sont organisées. Il existe quatre Maisons Mosaïques à Bruxelles.

[6] Une démarche partagée par plusieurs intervenants de l’action interculturelle, puisqu’elle est également la perspective présentée par Jean Blairon dans sa contribution à ce numéro « Multiculturalité : limites et enjeux » du Signe des Temps.

[7] « Comprendre et agir dans la société multiculturelle », p. 27


Illustration : Hegor

 

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