Sous les murs, la haine ?

Rédigé le 20 octobre 2009 par: Bernard Van Meenen

Dans son récent essai intitulé Le dérèglement du monde, Amin Maalouf part d’une réflexion sur l’événement qui a changé le visage de l’Europe et au-delà, en 1989 : « A la chute du mur de Berlin, écrit-il, un vent d’espoir avait soufflé sur le monde. La fin de la confrontation entre l’Occident et l’Union soviétique avait levé la menace d’un cataclysme nucléaire qui était suspendue au-dessus de nos têtes depuis une quarantaine d’années ; la démocratie allait désormais se répandre de proche en proche, croyions-nous, jusqu’à l’ensemble de la planète ; les barrières entre les diverses contrées du globe allaient s’ouvrir, et la circulation des hommes, des marchandises, des images et des idées allait se développer sans entraves, inaugurant une ère de progrès et de prospérité. Sur chacun de ces fronts, il y eut, au début, quelques avancées remarquables. Mais plus on avançait, plus on était déboussolé » .

Des murs qui se déplacent

Amin Maalouf parle de cette évolution, non comme d’un espoir déçu, mais comme d’une « victoire trompeuse », ce qui est bien autre chose. La chute du mur de Berlin, et tout ce qu’elle représente, fait légitimement figure de victoire : en 1989, beaucoup d’européens qui avaient connu la 2ième guerre mondiale disaient qu’ils n’auraient pas cru pouvoir assister à cet événement « de leur vivant encore ». Pourtant, il a bien eu lieu, mais ce qui s’en est suivi a surpris ce qu’on avait « cru », comme à revers. Les perspectives initiales se sont muées en trompe l’œil et, depuis lors, les crises qui se succèdent exploitent à fond cet effet de désorientation. L’Europe n’est plus « coupée en deux » par un mur, signe d’un monde divisé entre deux « blocs », mais d’autres « murs » sont venu signifier que de nouvelles formes de coexistence et d’élaboration d’un monde commun ne sont pas à l’ordre du jour, quoi qu’en dise la rhétorique officielle. Chez nous, ce sont par exemple les murs des centres fermés ; un peu plus au Sud, ce sont les clôtures érigées aux confins où l’Europe méditerranéenne et l’Afrique se touchent[1] ; quant à ce qu’il est convenu d’appeler « la crise », avec ses dérèglements économiques et financiers,  le « mur de l’argent » n’est pas à chercher loin sous les mécanismes de dualisation de la société. Dans le même temps, un potentiel inédit de communication et de mobilisation s’est fait jour, déplaçant les frontières connues jusqu’ici : qui ne connaît désormais les pétitions « planétaires » ? … Ce n’est pas le moindre paradoxe de notre époque : le repli ou l’exclusion derrière de nouvelles barrières sociales et culturelles, et l’édification de « murs identitaires », voisinent quotidiennement avec la célébration de « l’ouverture » des réseaux tissés aux dimensions du monde (world wide web). 

Sur ce paradoxe, on pourrait fonder la conviction qu’après tout, les murs d’après la chute de celui de Berlin ne seront pas plus indestructibles que lui. Il est vrai aussi qu’avant même qu’un mur ne tombe, on peut y percer des trous, des brèches, on peut repérer ses failles et les élargir ; certains prennent également le risque de le franchir par-dessus ou par en dessous. Pour l’humanité, apparemment, transformer l’obstacle infranchissable en lieu de passage et de rencontre constitue une tâche à recommencer inlassablement. Au vu de ses dimensions planétaires acquises aujourd’hui, la tâche peut sembler inouïe ; en même temps, nous savons aujourd’hui, et mieux que jamais, que les sociétés et les cultures résultent toutes de « métissages » qui s’opèrent dans la longue durée. En principe, savoir cela devrait permettre de désamorcer les tentations et les revendications d’identités « bétonnées », voulues « indemnes » de l’autre ou construites sur le refus de celui-ci. Or ce n’est pas cela qui arrive. Au contraire, on en revient souvent à s’appuyer sur les murs – c’est-à-dire les facteurs de séparation, de défense ou de protection –, pour justifier et garantir une coexistence supposée meilleure, « à l’abri » d’hostilités toujours susceptibles de dégénérer. Sans doute a-t-on plus vite fait de déconstruire ces murs en paroles plutôt qu’en actes, mais quand un mur se justifie au nom de meilleures possibilités de vivre ensemble, quel sera alors l’enjeu de sa déconstruction ? Il se peut que celle-ci soit tout simplement illusoire, à défaut de s’attaquer à la fondation mensongère sur laquelle il repose. Même tombé, un mur peut en cacher un autre.

Il y aurait une manière quasi proverbiale d’exprimer cela, en empruntant les mots à Qohélet : « Qui sape un mur, un serpent le mord »[2]. Le sage biblique, peu suspect d’optimisme débridé, tire ici une leçon de l’expérience : agir, c’est courir un risque, autant être prévenu. Mais à un degré plus profond, l’image choisie suggère aussi que l’action entreprise n’est pas en soi protégée de l’illusion, et que le risque encouru n’est pas neutre. Il n’y a pas lieu d’ignorer que le mur abrite aussi le serpent, lové dans les interstices. Si le mur cache ainsi un poison, saper le mur ne suffit pas pour rendre le poison inoffensif. Autrement dit, qu’un mur tombe, ce n’est pas en soi la garantie qu’une séparation prenne fin, qu’une hostilité recule, ou que commence l’harmonie entre voisins. La chute d’un mur est un moment de vérité : qu’y a-t-il et que se passe-t-il réellement entre ceux que le mur séparait ? Poser la question, ce n’est pas déclarer qu’il ne faut pas toucher au mur, c’est reconnaître qu’une fois le mur tombé, ce sera le commencement d’un vis-à-vis, de rencontres et de relations à construire sur d’autres fondations et avec d’autres matériaux. Ce qui suppose que la vérité soit faite sur ce qui avait servi de fondations et de matériaux pour construire un mur de séparation, de division, de défense ou de protection. Qu’y avait-il là en dessous ?

Sous les murs

Ceci nous indique une direction dans laquelle la foi chrétienne peut réfléchir sur ses propres fondements. Ceux-ci, en effet, ne sont pas étrangers à ce que signifie un mur. Mais de quel mur est-il question ? Pour s’en rendre compte, il faut lire dans le Nouveau Testament un texte assez peu connu, dans lequel l’auteur présente le Christ sous le nom de notre paix, c’est-à-dire la paix annoncée à ceux qui étaient loin (les nations) et à ceux qui étaient proches (Israël)[3], pour que les deux deviennent un. Et c’est dans ce contexte qu’apparaît le mur : « Car c’est lui [le Christ] qui est notre paix, qui a fait des deux, un ; et qui a défait le mur mitoyen de la séparation, la haine, dans sa chair »[4].

Ce terme de « mur mitoyen », qui n’est employé qu’ici dans toute la Bible, est riche de signification. Ce mur-là, dit le texte, c’est la haine, et c’est le mur que le Christ a défait dans sa chair. Or ce mur est mitoyen. Mais la mitoyenneté, n’est-ce pas précisément ce qui est commun,entre deux entités ou ensembles séparés ? Disons alors que s’il est vrai que la haine construit des murs, parler du mur de la haine atteint une autre dimension encore. Il renvoie les séparés à ce qui leur est commun : la haine. Il ne s’agit donc pas de la haine du mur, mais du mur en tant qu’il renvoie à la haine « mitoyenne » entre ceux qu’elle divise en les dressant les uns contre les autres. Comme un mur. Ce mur-là, on l’aura compris, n’est pas un mur parmi d’autres, il est le commun diviseur de l’humanité, caché sous tous les murs, visibles ou non, là même où ce qui est mitoyen est ce qui empêche de vivre ensemble.

Toute la question est de savoir si ce mur-là est plus indestructible que tout autre mur. Pour l’auteur de notre texte, la réponse est non[5]. Le mur mitoyen de la haine est défait, et cette « défaite » du mur est attribuée au Christ, dans sa chair. Le texte dira plus loin : par la croix. Ce qui nous ramène au socle de la foi. La haine n’est pas défaite comme par miracle, mais par l’écart radical vis-à-vis de la force et de la violence active : la chair et la croix, c’est-à-dire, en Christ, la passion de la paix qui ne s’impose pas, mais qui s’expose à la violence, et ainsi la traverse en son milieu. Au milieu de deux, qui se haïssent communément. Au lieu d’un mur, se tient un corps, une mitoyenneté différente, car le corps est à la fois singulier et commun aux humains. La haine meurtrit et tue les corps ; le Christ est corps donné en défaite du mur de la haine. Pour la foi chrétienne, cela ne signifie pas annoncer le Christ comme la fin historique de la violence, ce qui serait purement imaginaire. C’est refuser de faire du Christ un nouveau mur, et de prendre appui sur ce mur pour se justifier de haïr et de faire violence. C’est aussi accepter de ne pas s’aveugler sur la haine, car les murs ne sont pas seuls à être aveugles. Il existe en effet des discours sur la paix et l’amour qui, quand ils sont aveugles sur la haine, ressemblent fort à de solides murs. Et à de trompeuses victoires quand ils s’écroulent. La leçon de Qohélet ne peut être oubliée …

Sans doute fallait-il l’audace d’un poète pour intituler « Paroi » un long poème sur l’amour, l’un des plus grands dans l’œuvre de Guillevic. Ce n’est pas dire qu’aimer nous acculerait, dos au mur ; mais dire plutôt que, sans paroi d’affrontement, il serait illusoire de penser qu’aimer soit possible :

 

Parfois certaines choses

Faisaient office de paroi

Et l’on pouvait s’y adosser,

Y faire une brèche,

Essayer le dialogue

Avec la haie, le mur, quoi d’autre ?

Le supplier, l’injurier,

De toute façon le caresser. 

Mais toujours le soupçon venait

Que la paroi, la vraie paroi,

Était ailleurs.

Et ne nous quittait pas

Pourtant, jamais.

La paroi, mais qu’est-ce

Qui vous dit

Qu’il n’y en a qu’une ?[6]

 


Cette analyse a fait l’objet d’un article dans notre trimestriel, Signes des Temps, de juin 2009.


 
 

[1] Voir le film D’un mur à l’autre, de Patric Jean (2008). Partant de Berlin pour arriver à Ceuta, le film voyage à travers une Europe métissée, donnant la parole à des gens qui y ont vécu les déplacements physiques, culturels et sociaux, entre bonheurs et souffrances, heurtés aux murs visibles et invisibles dans la vie quotidienne, des murs dont la dureté n’a d’égale que la joie de les franchir, fût l’espace d’un moment, quand cela se peut.

 

[2] Livre de Qohélet, ch. 10, vv. 8-9. Voici le passage entier : « Qui creuse une fosse tombe dedans, qui sape un mur, un serpent le mord, qui extrait des pierres peut se blesser avec, qui fend du bois encourt un danger ». On comprend qu’il s’agit là de conseils de prudence, à ne pas confondre avec la frilosité. Toute action comporte un risque apparenté à sa nature.

[3] Dans la Bible, Ancien et Nouveau Testament pris ensemble, la relation entre Israël et les Nations est le « chiffre » de l’alliance entre Dieu et l’humanité, une alliance dont le chemin passe par la traversée de la violence. Comme dit Paul Beauchamp, « l’histoire sainte est remplie par un seul sujet : les relations d’un peuple avec tous les peuples » (ds. Parler d’Écritures saintes, Paris, Seuil, 1987, p. 96). Comprenons par là que le Récit biblique n’exclut personne du devoir d’interroger sa propre violence, facteur commun à chaque peuple, et à tous les peuples.

[4] Lettre aux Éphésiens, ch. 2, v. 14. L’écrit est généralement attribué à des disciples de Saint Paul, écrivant après la mort de l’Apôtre et dans le prolongement de sa pensée. La communauté d’Éphèse comptait parmi les plus importantes du christianisme à son époque naissante et au cours de ses premiers siècles.

[5] Pour l’auteur, en défaisant le mur de la haine, le Christ rend inopérante « la loi des préceptes en définitions (dogmasin) ». Quand les chrétiens attribuent au Christ une quelconque haine de la loi de l’alliance, c’est donc le Christ lui-même qu’ils contredisent. Car la finalité n’est pas que la loi soit défaite, mais que le salut atteigne jusqu’à la haine, laquelle concerne autant ceux qui sont sous la loi que ceux qui sont sans.

[6] GUILLEVIC, Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le Chant, ds. coll. Poésie, Paris, Gallimard, pp. 37-38.

 

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