Le tourisme durable, une fausse bonne idée

Rédigé le 26 avril 2011 par: Quentin Hayois

Au pays du tourisme des bons sentiments, on retrouve cette image d'Epinal qui nous renvoie d'une manière ou d'une autre au mythe du bon sauvage: celle des zoos humains du début de la colonisation qui s'invitait, sous l'égide des puissances coloniales, dans presque toutes les expositions universelles de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle.

Car si la vision de villages africains reconstitués et de leurs habitants excitait l'imaginaire de nos arrière-grands-parents, comment ne pas faire le rapprochement, dans une certaine mesure et sans vision anachronique exagérée, avec la conception que peut avoir notre société occidentale du voyage dans des contrées soi-disant préservées du tourisme de masse; évoquant en cela les mêmes mécanismes mentaux que ceux développés par ces mêmes arrière-grands-parents face aux zoos humains évoqués ci-avant? A ceci près que désormais une forme de conscientisation plus ou moins développée vient teindre de morale, voire de pudeur, nos esprits avides de découvertes et surtout d'authentique.

En corollaire à cette quête d’authentique, le risque n'est-il donc pas de faire du monde et du voyage un parc d'attraction où « illusion et merveilleux se substituent habilement au réel »[1] à tel point que la démarche nous pousse à refuser l'étiquette de « touriste ». Quoi de mieux, alors, que d'habiller sa démarche touristique d'autres désignations justificatives d'une démarche plus noble : baroudeur, backpacker, ethnologue amateur, découvreur du monde ou volontaire... Cette dernier désignation indique une tendance en vue depuis une vingtaine d'années: celle du tourisme humanitaire, solidaire ou social qui renvoie face à face une démarche souvent mercantile, -- en tout cas commerciale, à une notion diamétralement opposée et au contour incertain: l'humanitaire. Le tourisme humanitaire entendu, pour faire simple, comme la forme de tourisme qui vise à conjuguer loisirs et aide caritative[2].

S'agit-il ici d'une nouvelle forme de relations économiques bénéfique aux populations locales ou plus simplement d'une réponse réactive aux demandes nouvelles d'une clientèle en mal de sensations fortes? Faut-il nécessairement jeter cette forme de tourisme, emprunte de bons sentiments avec l'eau du bain ou tenter, au contraire, d'en jeter les jalons qui pourraient sinon l'encadrer, en tout cas responsabiliser ceux qui la pratiquent?

La littérature en la matière est prolifique car cette forme de tourisme pose la question de sa pertinence et des retombées qu'elle peut avoir sur les populations où elles se développent. D'aucuns recommandent que « la conciliation du développement touristique, (...) et du respect des populations locales s'inscrivent dans une stratégie de développement local durable » dénonçant, certes, le risque d'un tourisme humanitaire déstructurant mais - tentant, dans le même temps, d'en améliorer les effets par des pistes de recommandations[3].

L'Organisation des Nations-Unies s'est penchée sur la question et a adopté la Résolution A/RES/56/212, le 21 décembre 2001, qui est aussi communément appelée « Code mondial d'éthique du tourisme »[4]. Ce texte de 10 articles apporte réponse partielle aux réflexions de notre propos : contribution du tourisme à la compréhension et au respect mutuels entre hommes et sociétés (art.1) ; tourisme, vecteur d’épanouissement individuel et collectif (art. 2); tourisme, facteur de développement durable (art. 3) ; tourisme, utilisateur du patrimoine culturel de l’humanité et contribuant à son enrichissement (art. 4); tourisme, activité bénéfique pour les pays et communautés d’accueil (art. 5); obligations des acteurs du développement touristique (art. 6); droit au tourisme (art. 7); liberté des déplacements touristiques (art. 8); droits des travailleurs et des entrepreneurs de l’industrie touristique (art. 9) et mise en œuvre des principes du Code mondial d’éthique du tourisme (art. 10).

Ce texte n’a pas de force contraignante. Ce qui interpelle à sa lecture, c’est son caractère profondément unilatéral ou encore la conception trop occidentale du tourisme, induite par les propositions formulées. L’ouverture de droits aux touristes dans les pays d’accueil renvoie indiscutablement à la capacité financière de chaque citoyen du monde à faire du tourisme… En d’autres mots, si le droit au tourisme est affirmé, encore faut-il que les populations précarisées y aient accès financièrement… Si le droit au tourisme est affirmé, encore, la portée de ce droit peut-elle être restreinte par le pays d’accueil pour des motifs qu’on imagine légitimes ? Pour illustrer ce déséquilibre, n’est-ce pas ce même texte qui précise que « Le tourisme social, et notamment le tourisme associatif, qui permet l'accès du plus grand nombre aux loisirs, aux voyages et aux vacances, doit être développé avec l'appui des autorités publiques. » (art. 7.3). S’agit-il ici des autorités publiques des touristes ou du pays visité ?

Enfin, c’est bien souvent dans le préambule de ce type de texte qu’on perçoit le mieux les enjeux et équilibres fruits de compromis parfois chimériques. Tout en affirmant la volonté de promouvoir «  un tourisme responsable et durable, accessible à tous dans le cadre du droit appartenant à toute personne d'utiliser son temps libre à des fins de loisirs ou de voyages, et dans le respect des choix de société de tous les peuples » - des valeurs que peu de monde contesterait -, le préambule, dans le paragraphe suivant, tient à préciser que « l’industrie touristique mondiale, dans son ensemble, a beaucoup à gagner à se mouvoir dans un environnement favorisant l’économie de marché, l’entreprise privée et la liberté du commerce, lui permettant d’optimiser ses effets bénéfiques en termes de création d’activité et d’emplois »… Ces valeurs consuméristes sont-elles bien compatibles avec le soutien du développement durable ?

Ah oui… j’oubliais… Ne dites pas à ma mère que je suis moniteur de plongée à Sharm el Sheikh, elle me croit volontaire dans un bidonville du Caire...

Témoignage : Volontaire en Afrique, un tableau contrasté

Chaque volontaire (ou employé d’ONG) vit son expérience avec son propre bagage et ses propres attentes. Du plus idéaliste au plus pragmatique, son échange avec la population et son contact avec la culture étrangère sera le fruit de sa personnalité.

Ma propre venue en Afrique est née d’un souhait ambivalent : m’éloigner des travers et du tohu-bohu de notre société moderne pour découvrir une autre manière de vivre tout en voulant apporter ce que je considère y avoir appris de positif et utile, un savoir-faire professionnel concret.

Espérer échanger avec les populations locales à propos du cœur de leurs valeurs, de nos valeurs me paraît naïf. Même si nous pouvons, parfois à tort, nous vanter de valeurs plus « civilisées » - l’absence de violence dans l’éducation de nos enfants par exemple -, nous ne pouvons espérer les transmettre, si elles s’avèrent adaptées, qu’au prix de longs efforts menés par des associations sur plusieurs générations. N’y voyez aucun défaitisme, mais bien une réalité où le volontaire ne peut, individuellement, que distiller quelques conseils moraux ou encore, se comporter pendant son séjour en cohérence avec ses propres principes.

Aussi, je suis d’avis que le volontaire se doit de respecter sa culture d’accueil s’il veut parvenir à un échange minimum. S’il est facile de respecter cette condition nécessaire quand il s’agit d’observer des rituels quotidiens qui lui sont étrangers (prier avant de manger, retirer ses chaussures …), comment le volontaire doit-il réagir face aux situations qui le touchent au cœur de ses valeurs ? La personnalité du volontaire définit ses limites d’acceptation. Pendant mon expérience, j’ai souvent avalé silencieusement mon amertume car je ne crois pas en une pédagogie brutale de dénonciation de la prétendue barbarie. Par un jugement prétentieux éventuel, je risque le refus ou l’exclusion, qui empêchera in fine tout partage.

Peut-être ai-je eu tort et peut-être faut-il brusquer autrui afin de provoquer le changement ? Changement auquel, j’en ai eu l’impression, la population aspire mais qu’elle considère inaccessible. Un millénaire d’esclavage et un siècle de colonisation, parachevés par l’ère actuelle de donation internationale, ont forgé une psyché collective de soumission et d’assistanat que certains occidentaux pensent devoir secouer. Abandonner l’Afrique à son propre sort pour lui apprendre la débrouillardise ? A nouveau, de la personnalité du volontaire découle sa méthode.

Au delà de ces considérations, se pose finalement la question du bien fondé des valeurs dans l’absolu. Qui sommes-nous pour juger d’une supériorité éventuelle de nos valeurs démocratiques ? Sont-elles vraiment adéquates à toutes situations ? Dans une culture où la force des liens communautaires (villages, familles étendues, …) dépasse celle observée dans nos contrées, il nous faut rester critique et ouvert à d’autres schémas et systèmes de valeurs peut-être mieux adaptés.

Pierre B.

 

 

 

[1] Sylvie BRUNEL, « Quand le tourisme disneylandise la planète... », in Sciences Humaines, Mensuel n° 174, août 2006. Disponible en ligne: http://tenirparole.typepad.com/tenir_parole/files/Disneylandiation-Tourisme.pdf

[2] Idem.

[3] Charles-Étienne Bélanger, Louis Jolin et Jean-Marc Mignon, « Les concepts et les réalités du tourisme social et du tourisme solidaire en Afrique », in Téoros  , 26-3-2007 , mis en ligne le 01 février 2011, Consulté le 17 mars 2011. URL : http://teoros.revues.org/999

 

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