Regard sur le Troisième Rassemblement Œcuménique Européen à Sibiu (Roumanie)

Rédigé le 5 mars 2007 par: Nicolas Bárdos-Féltoronyi

La Commission « Europe : cultures et élargissement » de BePax Wallonie-Bruxelles avait déjà participé au Rassemblement Œcuménique Européen précédent qui s’était déroulé à Graz, en Autriche. Plusieurs membres de la Commission, qui portait alors le nom de « Commission Europe centrale-est-ouest », y avaient pris part. Ce Rassemblement de Graz (en 1997) fit date, il eut un assez grand retentissement.

La Commission a donc voulu envoyer un délégué au Troisième Rassemblement Œcuménique Européen (ROE3), d’autant qu’il avait lieu à Sibiu, en Roumanie (en septembre 2007), pays sur lequel a beaucoup travaillé la Commission. Notre représentant faisait partie de la délégation officielle de la Conférence épiscopale belge.

En plus de représenter BePax, notre délégué (Nicolas Bárdos-Féltoronyi) représentait aussi la Commission Justice et Paix et le Conseil Interdiocésain des Laïcs, desquels il avait reçu mandat.

Comme l’Eglise catholique belge connaît depuis des années une désaffection des « fidèles », en tout cas dans la pratique du culte dominical, il est intéressant de se poser les questions suivantes :

Comment notre délégué a-t-il perçu ce grand rassemblement œcuménique ? Comment les Eglises l’ont-elles abordé ? Dans quel contexte s’est-il déroulé ? Quelles conclusions pouvons-nous en tirer ?…

C’est ce que nous allons analyser ici.

Quelques considérations sur ce Rassemblement

1. Le dialogue entre Eglises, entre religions, présuppose au moins quatre orientations :

    • une position personnelle élaborée, la fermeté de la conviction de chacun,

    • un esprit d’ouverture et d’accueil réciproque, sans vouloir s’imposer,

    • des débats sans limite car le bout s’en trouve très vraisemblablement dans l’Au-delà,

    • l’acceptation de la possibilité d’être convaincu par l’autre en vue de pouvoir cheminer ensemble dans la découverte de la foi.

2. Ce troisième ROE à Sibiu, en Roumanie (région surtout orthodoxe) a poursuivi la voie ouverte par les ROE en 1989 de Bâle en Suisse (région surtout protestante) et en 1997 de Graz en Autriche (région surtout catholique). Le thème de ce ROE3 était « La Lumière du Christ illumine tous les humains. Espoir de renouveau et d’unité en Europe ».

Il était organisé par le Comité conjoint KEK-CCEE. La KEK (Conférence des Eglises européennes) est une communion fraternelle de 126 Eglises de tradition orthodoxe, protestante et vieille-catholique plus 43 organisations associées de tous les pays du continent européen. Catholique, le CCEE (Conseil des Conférences épiscopales d'Europe) est au service de la collégialité des conférences épiscopales d'Europe.

Comme expliqué lors de ce Rassemblement de Sibiu, ce thème met l’accent sur le Christ, tout en faisant référence au symbole de la lumière qui revêt une importance toute particulière dans les traditions chrétiennes orientales et occidentales. De même, le sous-titre a pour objet de souligner le rôle que le christianisme peut jouer dans l’Europe d’aujourd’hui.

3. Dans quel contexte locale ce ROE s'est-il déroulé ?

- La Roumanie dans ses relations internationales :

après 80 ans de dictatures variées (royale, fasciste et communiste), la Roumanie a adhéré le 1er janvier 2007 à l’Union européenne. Parallèlement, la Roumanie a accepté l’installation de bases américaines sur son territoire, sans le « contrôle » de l’OTAN.

- Dans le pays :

on assiste à une extension du capitalisme « sauvage » : à l’accentuation de la misère d’une partie de la population, à l’enrichissement important de 5 à 10 % de cette population, et à la consolidation socio-économique de 15 à 20 % de la population (cette dernière catégorie comprend d’ailleurs une partie des Roumains qui travaillent à l’étranger et renvoient leurs économies vers leurs proches restés en Roumanie).

Ces chiffres expliquent le phénomène frappant que l’on peut observer simplement en se promenant : de nombreuses nouvelles constructions parfois luxueuses, des restaurants souvent remplis et de nombreuses nouvelles voitures.

- Au niveau religieux :

le décès du Patriarche orthodoxe Teoctiste intervenu en août, suivi de l’élection du nouveau Patriarche Daniel le 12 septembre 2007, juste après le troisième ROE. On imagine les nombreux palabres nécessaires à cette élection, et donc l’ambiance dans laquelle le Rassemblement s’est déroulé côté orthodoxe roumain. Rappelons qu’en Roumanie l’Eglise orthodoxe est très largement majoritaire.

4. Qui participait à ce Rassemblement ?

Il est intéressant de se poser cette question, afin de mieux comprendre ce Rassemblement œcuménique, et de mieux saisir les orientations éventuelles.

Au total, c’est plus de 1500 personnes qui se sont réunies à Sibiu durant ce troisième ROE, sans compter les nombreux journalistes, volontaires, consultants, etc.

Parmi ces 1500 personnes, environ deux tiers d’hommes et un tiers de femmes, environ la moitié de laïcs et l’autre moitié d’ecclésiastiques. Parmi les confessions représentées (catholiques romains, orthodoxes, réformés, anglicans, baptistes, luthériens, méthodistes, pentecôtistes…), les catholiques étaient les plus nombreux.

Il est également intéressant de noter qu’en plus des hauts représentants des différentes Eglises chrétiennes, étaient présents aussi et sont intervenus lors des discours : le Président et le Premier ministre roumains, ainsi que Manuel Barroso, Président de la Commission européenne, et d’autres Commissaires européens. La présence de ces représentants de l’Union européenne a toute son importance quand on connaît les nombreux débats qui ont entouré la question des références chrétiennes (des racines chrétiennes) de l’Union européenne pour son Traité constitutionnel.

Il n’est donc pas étonnant de constater que certains discours avaient une destination de politique intérieure de la Roumanie ou de l’Union européenne.

5. Comment s'est déroulé la rencontre de Sibiu ?

Selon notre délégué et d’autres participants, il semble que le rassemblement devait constituer un lieu de rencontres et de prières plus qu’une assemblée d’échanges et de débats. Il semble que, à l’instar de ce qui s’est passé en Belgique, on ne sentait guère de grand enthousiasme de la part des différentes Eglises de plusieurs pays, notamment des pays voisins du nôtre). Sans préparation convenable, le ROE3 n’a pas pu être une assemblée d’échanges et de débats. C’est dommage car pour le dialogue inter-ecclésial, « il faut se parler, il faut s’écouter »[1], comme pour le dialogue intra-ecclésial. Comme lieu de rencontre et de prière, le rassemblement a suscité une « communion » certaine.

Il convient néanmoins de remarquer quatre choses :

  1. Le fait même que le rassemblement ait eu lieu s’avère en soi important et excellent.

  2. Qu’il ait eu lieu dans un pays à dominance orthodoxe prouve que l’idée d’un certain œcuménisme continue à prévaloir en Europe.

  3. La participation massive des laïcs et clercs orthodoxes est significative d’autant plus qu’elle s’est confirmée lors des liturgies catholiques.

  4. Le lieu du rassemblement fixé en Roumanie tend à montrer que dans ce pays l’œcuménisme « fonctionne » malgré des conflits réels – cependant en diminution - entre ces Eglises[2].

6. Politisation et cléricalisation :

Pour pas mal de participants rencontrés comme pour notre délégué, le rassemblement s’est cependant avéré clérical, bureaucratique, trop masculin, trop politisé et sans préparation avec l’ensemble du « peuple de Dieu ». On sait que sans préparation, il n’y a pas de participation suffisante. Nous venons d’en parler déjà ci-dessus. Lors des séances plénières du matin, beaucoup de discours sont apparus comme à étant destinés à l’usage politique et peu oecuménique ou à « supercodés », destinés à des initiés d’oecuménisme.

Ce sont soit les politiques, soit le clergé qui occupent le terrain dans ces séances afin d’éviter soigneusement toute polémique.

Dans ce sens, nous percevons au sein des Eglises comme une espèce d’esprit matérialiste et de sécularisation : les préoccupations deviennent centrées davantage sur le monde matériel. La lutte de concurrence entre elles autant que l’ambition de pouvoir à leurs têtes relèvent des pratiques politiques tout à fait terrestres. Les manœuvres autours du message final, et dont la majeure partie échappait à la plupart des participants grâce « au secret » qui entourait la rédaction, sont décourageantes.

Finalement, ce sont les « ateliers » qui souvent sont devenus des lieux de rencontres passionnantes. Parfois, malgré le temps court imparti, des débats s’y sont enclenchés provoquant des moments d’émotion et de bonheur.

 7. Langue dominante utilisée lors du Rassemblement

La prédominance d’une langue imposée aux chrétiens européens, en l’occurrence l’anglais, pèse sur la compréhension véritable qui peut naître d’un multilinguisme pluraliste[3]. Elle ne respecte guère la diversité et le multiculturalisme tant vantés. Un tel unilinguisme favorise la « jet-society » ecclésiastiquement oecuménique. Il est symptomatique que le « manifeste final » ne circule, jusqu’à la fin du rassemblement, qu’en anglais afin, peut-être, de bien préserver sa qualité réservée à une telle élite. Et il a fallu attendre plusieurs semaines après le rassemblement pour que le « Message final » soit enfin disponible par exemple en français ou en allemand.

Au rassemblement de Graz, grâce à des traductions spontanées des participants, le multilinguisme favorisa paradoxalement le dialogue et le discernement. Le phénomène s’explique du fait que chacun fait un réel effort pour comprendre les autres.

8. Le message final

  • Un message final officiel a été écrit. On est en droit de se demander par qui, et sur base de quoi il a été écrit, puisque ce grand rassemblement œcuménique n’a pas permis des dialogues en profondeur entre les Eglises ont pu avoir lieu.

  • Cependant, il semble que ce message ait quand même tenu compte de nombreuses remarques formulées à la fin du rassemblement par des personnes de la base mais dont les interventions, spontanées, n’étaient pas prévues !

  • Malgré tout, force est de constater que ce message final ne manque pas d’intérêt : il adresse en fait dix recommandations qui balisent assez bien des grands défis actuels et futurs, tant aux niveau de l’Eglise (dans ses différentes confessions), qu’au niveau de l’Europe mais aussi du monde.

Citons par exemple les recommandations suivantes :

. Recommandation VII

« Nous demandons vivement à tous les chrétiens européens d’accorder un soutien fort aux objectifs de développement du Millénium décrété par les Nations Unies comme mesure urgente en vue d’un allègement de la pauvreté ».

. Recommandation VIII

« Nous recommandons qu’un processus consultatif soit initié par la CCEE et la KEK, ensemble avec les Eglises en Europe et avec les Eglises d’autres continents, qui étudie la responsabilité européenne pour la justice écologique, pour faire face à la menace du changement climatique ; la responsabilité européenne pour une juste régulation de la globalisation ; les droits du peuple rom et d’autres minorités ethniques en Europe.

Plus que jamais, nous reconnaissons aujourd’hui que l’Afrique, un continent déjà très lié à notre propre histoire et avenir, connaît un niveau de pauvreté qui ne saurait nous laisser indifférents et passifs. Les blessures de l’Afrique ont touché le cœur de notre Assemblée».

. Recommandation IX

« Nous recommandons d’appuyer des initiatives pour la remise de la dette et pour la promotion du commerce équitable… »

Conclusion

  • Plusieurs lectures de ce rassemblement oecuménique européen sont possibles, et tout n’était pas complètement positif ni négatif. Il est cependant très regrettable qu’une grande partie du temps imparti soit réservée aux discours « obligés » et « élitistes ». L’un ou l’autre de ces discours a pu toucher les participants.

  • Comme encouragement, nous retiendrons notamment, pour nous qui faisons partie de la Commission « Europe : cultures et élargissement » de BePax Wallonie-Bruxelles, que les Eglises représentent ensemble une force de contestation et de proposition dans le champ politique. Elles ont des convictions et des réseaux. Leurs paroles, leurs idées, leurs témoignages sont attendus par les responsables politiques, ainsi que l’a souligné le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. Le Pasteur Didier Crouzet, responsable des relations internationales de l’Eglise réformée de France a déclaré que « Dans un continent qui peine à dessiner son avenir, les Eglises et les chrétiens d’Europe auraient tort de se priver de parole ». Mais nous ajoutons : « dans le respect de chacun et de chaque culture ».

  • Enfin, comme souvent dans ces rassemblements, ce sont les moments formels ou informels d’échanges, lors des temps libres, des moments de prière commune, des repas, qui ont permis des moments forts de rapprochements, de « communion ». Le message final ne s’y trompe pas, en recommandant (c’est la troisième recommandation) aux fidèles de trouver des moyens pour faire expérience d’activités pouvant les unir. D’où nos questions : pourquoi n’avoir pas préparé ce rassemblement œcuménique dans chaque pays, entre les délégués de chaque Eglise ? Et pourquoi lors du Rassemblement n’avoir pas laissé plus de temps aux échanges et aux rencontres en groupes ?

 


[1] Michel Van Aerde, La rencontre oecuménique de Sibiu: Unis dans la diversité, in: Perspectives dominicaines pour l’Europe, Vérité unique et plurielle, contribution à Sibiu 2007, n° 3, 2007.

[2] Voir Jürgen Henkel, Zwischen Aufbruch und Abneigung, in: Hermannstädter Zeitung, Sonderbeilage EÖV3, 31.8.2007 & Rapport de voyage d’une délégation de la Commission « Europe : cultures et élargissement » en Roumanie, BePax Wallonie-Bruxelles, octobre 2007. Il reste cependant que, précisément en Roumanie, la ratification de la Charta Oeucumenica de 2001 n’est toujours pas achevée et l’installation sur le plan national du Conseil œcuménique des Eglises n’est pas faite.

[3] Pourquoi donc le Commissaire européen chargé du multilinguisme dans l’UE, M. Orban, a-t-il prononcé son discours en anglais ?!

 

 

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