Paroles de musulmans : vivre l’Islam en Belgique

Rédigé le 23 mars 2015 par: Laurie Degryse

Il m’a été demandé, pour cet article, de questionner plusieurs personnes de religion islamique pour leur ouvrir un espace de parole. Ces voix rendues anonymes ont toutes répondu à trois questions sur leur vécu. Il leur était proposé par ailleurs d’ouvrir le débat sur des solutions concrètes pour améliorer le vivre ensemble dans notre pays multiculturel.

Dans le contexte post-attentats que nous connaissons, être musulman en Belgique revêt une coloration particulière, souvent faite de stigmatisation et de méconnaissance. Donner la parole à des concitoyens de confession et/ou de culture musulmane nous est apparu important dans ce climat souvent tendu et difficile à vivre pour eux.

Etre musulman après les attentats de Paris

A la question de savoir comment ils se sentent musulman(e)s en Belgique, et s’ils se sentent libres dans leur pratique religieuse, les réponses se sont rapidement orientées sur les attaques de janvier.

Nadia[1], 35 ans, depuis 13 années en Belgique, est venue vivre ici car elle y a rencontré l’amour. Mariée, mère de 3 enfants et diplômée en gestion explique qu’elle s’est toujours sentie accueillie dans ce pays. Elle n’est attachée à aucun territoire en particulier, ayant vécu un peu sur chaque continent. Mais depuis les attentats, elle sent un regard différent posé sur elle. Un sentiment de malaise qui circule dans l’air, une lourdeur qu’elle ne percevait pas avant. Le matraquage médiatique a nécessité une explication des faits et des conséquences pour ses enfants encore jeunes, pour qu’ils ne se sentent pas visés ni stigmatisés. Elle a la désagréable impression de devoir justifier en permanence les attaques, juste parce qu’elle pratique la même religion. En tant que chrétien, imaginez-vous devoir justifier le moindre crime perpétré par un membre de votre communauté? Par exemple, lorsque Breivik a tué au nom du christianisme en Norvège, vous sentiez-vous redevable de son acte?

De même, Elhadj, 32 ans, arrivé ici il y a 5 ans, un enfant resté au pays, actuellement en formation dans le secteur de l’horeca, n’ayant pas eu le choix du pays de destination, précise qu’il s’est senti bien accueilli en Belgique. Par contre, depuis les crimes de Charlie Hebdo, il hésite davantage à se rendre dans les lieux publics religieux musulmans. Il a l’impression que l’Europe perçoit cette communauté comme  une seule et unique catégorie uniformisée. Or pour lui, les musulmans meurtriers ne sont pas de ‘vrais’ musulmans: ils n’ont plus de raison de vivre, de plaisir de la vie. Ils sont donc prêts à tout et font n’importe quoi. Elhadj est stressé depuis les attaques du journal, mais ne changera pas sa manière de vivre. Il respecte les autres religions et s’attend à ce que tout humain fasse de même. Il fait remarquer l’apathie politique et gouvernementale à régler les conflits des pays musulmans. Il reste convaincu du contraire dans le cas de chrétiens à défendre...

Au contraire, Aziz, 52 ans, père de trois enfants, chauffeur de taxi et en formation pour devenir plombier, habitant en Belgique depuis 21 ans, se sent tout à fait libre dans sa pratique. Il observe que la majorité de son entourage ne fait pas l’amalgame entre les musulmans modérés et les terroristes extrémistes. De préciser qu’en Irak, les musulmans aussi sont tués au nom du Coran. Pour lui, le livre saint est infalsifiable de par sa complexité. Il est dès lors nécessaire de s’adresser aux ‘savants[2]’ et non aux imams, ces premiers étant comme des médecins spécialistes de la religion. Selon Aziz, les savants sont contre le terrorisme et affirment que le Coran prône un vivre ensemble entre communautés.

Pratiquer la religion islamique en Belgique

A savoir s’ils ont rencontré des situations difficiles liées à leur religion, Nadia répond en donnant l’exemple de sa fille de 10 ans qui a exprimé le souhait de porter le voile dès son anniversaire de 12 ans. Nadia, étant non voilée, a peur des réactions de l’entourage et de la société, connaissant les stigmatisations que vivent ses amies qui ont fait ce choix. Elle pense que sa fille devrait attendre sa majorité pour décider, en étant consciente de l’impact sur sa vie sociale et sa future recherche d’emploi. Nadia est une pratiquante discrète, qui ne va pas à la mosquée, puisque les femmes n’y sont pas obligées. Pour elle, le port du voile est une affaire très personnelle entre la femme et Dieu. C’est donc à respecter dans ce sens: personne ne peut juger de ce que la femme vit au fond d’elle-même dans sa relation à la divinité. Par ailleurs, elle remarque que, au Maroc, les femmes ne sont pas dérangées dans la rue si elles portent le voile. Et ce, parce que les hommes les considèrent comme n’étant ‘pas disponible’ sur le marché de la drague... Elhadj quand à lui, ne se sent jamais l’esprit tranquille lorsqu’il va au centre de culte. Il a peur d’un attentat envers les rassemblements musulmans. Par contre, Aziz proclame n’avoir jamais eu de soucis de cet ordre.

Suggestions pour un mieux vivre ensemble

Ces trois intervenants ont proposé diverses idées pour améliorer le « vivre ensemble » entre communautés en Belgique. Par exemple, les enfants de Nadia suivent les cours de religion à l’école. Elle n’est pas dérangée par cela, mais suggère qu’il y ait également des cours sur l’islam, qui est aussi une religion pacifiste. Il est important de faire la distinction entre la religion islamique et la culture/l’environnement d’un pays islamique. Car selon elle, la religion protège la femme, ce que l’environnement religieux ne fait pas si la foi n’est pas vécue personnellement. Et c’est là que la possibilité de dévier est la plus grande. Elle donne l’exemple de la burka, qui fait partie de la culture et non de la religion.

Une autre idée avancée par Elhadj est qu’il trouve que ce sont les médias qui véhiculent la stigmatisation. Il s’agirait donc de cadrer et changer la façon de parler des communautés. Selon lui, la stigmatisation provoque le comportement reproché, alors qu’il n’était peut-être pas présent chez l’individu subissant ces jugements...

Aziz quant à lui propose de conscientiser la nouvelle génération à la différence entre cultures, et envers le politique et le religieux. Ces derniers, lorsqu’ils sont confondus, amènent la confusion. De plus, les médias véhiculant la peur du voisin différent, permettrait une acceptation sans réflexion des lois restreignant nos libertés fondamentales.

Matière à réflexions...

Ces témoignages sont riches d’enseignements, et pour créer une société ainsi que ses règles de vie, il est essentiel d’écouter et de comprendre le vécu de chaque communauté s’y trouvant. Il est même surprenant qu’en Belgique, aillant déjà de longues années de coopérations et consensus entre les trois communautés, il n’y ait pas déjà un dialogue plus fortement instauré.

La possibilité de partir du réel et des expériences personnelles nous permet de tendre vers une réflexion globale et une vision  un peu plus éclaircie de la situation des personnes pratiquant la religion islamique en Belgique. Et cela est important pour améliorer notre avenir commun. Les actes des tueurs de Charlie Hebdo n’ont certes pas facilité cette tâche, et ont renforcé les stigmatisations. Mais en tant qu’êtres humains appartenant tous au même monde, et principalement les personnes ayant des postes à responsabilité dans notre communauté, il est de notre devoir de comprendre les enjeux de la mondialisation et de la circulation des personnes. Cette empathie envers les difficultés de l’autre vivant les pieds sur deux cultures, et l’acceptation de l’évolution mondiale allant vers la mixité sociale et culturelle, nous permettent de travailler ensemble et non plus les uns contre les autres.

Il est également urgent d’inclure dans toutes les pratiques éducatives et ce, dès le plus jeune âge, un espace de parole et de respect, d’écoute de soi et de l’autre, d’apprentissage et d’approche de la diversité pour une dé-stigmatisation des communautés partageant un même territoire. Se connaître soi-même et écouter l’autre dans son vécu dissout la peur de l’inconnu et améliore indéniablement le vivre ensemble.

 


[1] Les prénoms sont des pseudonymes afin de garder l’anonymat des personnes interrogées, bien qu’elles aient été ouvertes à parler en leur propre nom.

[2] Par le terme ‘savants’ il désigne les théologiens islamiques.

 

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