Pegida et le cosmopolitisme de la peur

Rédigé le 12 mars 2015 par: Hervé Narainsamy

« On me répondra, comme on vous répondra, que la conciliation est dépassée, qu’il s’agit de faire la guerre et de la gagner. Mais vous et moi savons que cette guerre sera sans vainqueurs réels et qu’après comme avant elle, il nous faudra encore, et toujours, vivre ensemble, sur la même terre ». Albert Camus

Ces derniers mois, nos démocraties européennes ont vu remonter toute une série – désolante – de clameurs islamophobes. Dans cet article, nous évoquerons celles qui ont vu le jour en Allemagne, sous le nom de Pegida, et qui ont essaimé dans d’autres pays, dont la Belgique. Ces manifestations anti-Islam soulèvent une question essentielle : à qui nos démocraties libérales ont-elles abandonné « le pouvoir symbolique de dire ce qui nous fait peur »[1] ? Et que nous faut-il pour retrouver le pouvoir de la nuance et donc aussi celui de dire ce qui nous fait vivre ?

Angoisses apocalyptiques et nouvelles tragédies de l’intelligence[2]

Camus écrivait que le XXe siècle était celui de la peur. Le XXIe sera semble-t-il celui de l’angoisse. L’incertitude du monde n’est plus, pour un grand nombre, une cause de luttes communes et d’inventivité mais la raison d’une résignation anxiogène. La peur peut-être vertueuse dans le sens où elle a toujours été pour l’humanité l’aiguillon de sa recherche, de sa créativité et de son dépassement. Elle peut fédérer. L’angoisse, quant à elle, est pétrifiante et elle disjoint. Elle nous dépouille de nos rêves, de nos audaces, de notre potentiel véritable. Nos démocraties européennes semblent aujourd’hui atteintes d’une sorte de mélancolie apocalytique – névrotique – qui les reconvoque à de nouvelles tragédies de l’intelligence.

Pegida n’est qu’une métastase, comme Zemmour, Soral ou Marine. Ces métastases ont des collaborateurs efficaces dans tous ces pantins politiques qui, faute de réel horizon commun hormis la croissance, le marché de l’emploi, le pouvoir d’achat et la sécurité, leur ouvrent la voie ou leur emboîtent le pas. Je dis métastase car il s’agit bien, par manque d’imagination et de nuances, de réactions auto-immunes.

Manque d’imagination car sous des allures de mouvement, d’élan citoyen, Pegida (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlands ou « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident »), c’est en fait l’utopie qui se trompe de sens, d’adresse, la marche d’une résignation sous les étendards de la mélancolie.

Leur logo donne d’ailleurs à méditer : un bonhomme jetant à la poubelle à la fois le nazisme, le communisme, l’anti-fascisme et l’islamisme. Tout un programme! Valeurs et anti-valeurs semblent ici se fondre et s’égarer dans un tourbillon nihiliste, symptôme d’une Modernité qui, pour reprendre les mots de Nietzsche, a désolidarisé notre terre de son soleil et qui ne sait plus où se trouvent les étoiles : « Le dernier homme, figure complaisante de la décadence, est l’homme moderne qui a renoncé, en perdant toute orientation, à la création de sens »[3].

Victimisation de tous, donc, qui ne peut engendrer que ressentiment général et agressivité sourde. Or, « un groupe ne peut s’agréger à partir du seul discours victimaire, c’est-à-dire en restant dans une logique de dépendance existentielle et narrative par rapport au système combattu »[4].

Manque de nuances aussi car, dans cette mélancolie apocalyptique, le Musulman (plus visible désormais que le Juif) représente aujourd’hui le barbare émissaire, le nouveau cagot, la figure du déclin européen, le signe de la fin de notre monde – en attendant l’occasion de passer la balle à une autre victime sacrificielle. De rumeur en rumeur, le monde se transforme en abstraction et on en perd le sens de la nuance. Boucs expiatoires de tous les pays, courez !

Économie désenchantée à la recherche de capital symbolique

Le sentiment qu’il faut vraiment percevoir derrière toutes ces agitations est certainement celui de la disparition d’un monde, celui-ci apparaissant comme « impraticable et indisponible »[5] au commun de bien des mortels. Le fait que Zemmour parle de suicide est symptomatique.

Ne l’a-t-on pourtant pas prédit depuis belle lurette, dit et redit : l’économie de marché ne fait pas monde. Au contraire, elle le démantèle, balkanisant les sociétés ainsi que les luttes sociales et l’imaginaire des individus, montant les colonisés de tous bords les uns contre les autres, le peuple contre le peuple, l’individu contre sa propre vie : « […] l’ambiance apocalyptique du présent traduit moins la crainte d’un événement réel (la fin du monde) que ces expériences, de plus en plus courantes, où les hommes se sentent séparés de ce qu’ils peuvent »[6]. En dehors du fait qu’il y a sans doute un réveil de l’islamisme qui vient s’engouffrer dans le nihilisme ambiant et qui est peut-être bien, d’ailleurs, un avatar de ce dernier, la barbarie est ailleurs.

La barbarie se trouve dans l’impuissance ou le cynisme avec lesquels les gouvernants du monde sacrifient la vie des gens ordinaires sur l’autel de la Croissance, mettant les plus faibles en compétition les uns avec les autres, tout en demandant à ces mêmes perdants du marché de marcher pour une identité nationale ou républicaine qui, dans les faits, n’existe pas. Le premier “isme” qui aurait dû figurer dans la poubelle de Pegida est celui du capital, qui détruit l’idée même de solidarité du genre humain.

Les gouvernements ne se sont pas encore hissés à la hauteur de la mondialisation et de ses exigences symboliques. Ils n’ont pas grand-chose à dire si ce n’est à propos d’une quelconque géostratégie de la compétitivité ou de la sécurité. Ils vivotent encore au XIXe siècle. Dès qu’ils sortent de ces dogmes, idoles que Nietzsche aurait probablement fracassées, ils se trouvent dans le brouillard. D’ailleurs, le retranchement des gouvernements européens derrière le concept de gouvernance traduit bien cette désolation du sens et leur perte de contact avec les femmes et les hommes de chair et de sang.

Alors, heureusement, chaque capitulation symbolique de la part des gouvernements donne lieu à des sursauts citoyens ici et là - socialisme populaire, comme si la société civile à travers le monde comprenait de plus en plus et de mieux en mieux qu’il fallait s’emparer de la mutation politique en cours. Tentative de répondre au tous contre tous par un tous avec tous. Les manifestations de Pegida ont donné lieu à des contre-manifestations importantes, une mobilisation du “pour” plutôt qu’un rassemblement de “contre”. Les attentats de Paris, la récupération politicarde mise à part, ont également ouvert à de nouvelles solidarités civiles, qu’il s’agira d’encourager. Il est intéressant de voir que ce ne sont pas forcément ceux qu’on appelle les élites qui donnent à la version apocalyptique sa juste dimension, sachant que, originellement, une apocalypse est toujours le temps d’un dévoilement de sens et d’une redécouverte de l’essentiel.

Du ministère de la peur à une démocratie de l’utopie

Nous ne pouvons pas savoir si ce que j’ai appelé une balkanisation des luttes sociales aura la consistance et l’envergure nécessaires pour réparer tout l’humain ou non – prémisses d’un cosmopolitisme des Lumières ? Tout au moins, la créativité de la société civile nous permet de sortir la tête hors des passions tristes du ministère de la peur. Ces « petits morceaux d’un autre monde »[7] relèvent le défi de nous recharger un peu en capital symbolique et de montrer qu’il nous reste des choses à faire et à espérer.

On imagine parfois que si le citoyen se bouchait les oreilles quelques jours, le présent, infesté d’angoisses médiatiques, redeviendrait viable, ouvert, possible, noble et que les individus, jeunes et vieux se remettraient à se rencontrer et à fabriquer du réel plutôt que de croire béatement tout ce qu’on leur dit sur celui-ci.

D’éboueurs de la civilisation, nous n’en avons pas besoin, n’en déplaise à Pegida, à Marine. De baudruches inutilisables, nous en avons eu assez, n’en déplaise à tous les prêtres de l’Unité nationale ou du rassemblement patriotique. L’unité doit être, aujourd’hui, internationale : l’Internationale de la solidarité et de la sensibilité. Il nous faut donc des poètes. N’en attendons pas trop de nos gouvernants qui, pour la plupart, ont perdu la Parole.

Camus parlait de réintroduire la morale en politique, ce serait la première des poésies retrouvées. Première des paroles données. Vous imaginez un Président affirmant : « Ma politique sera morale ou ne sera pas » ?… Des continents d’inanité couleraient à pic : on ne parlerait plus d’abord de sécurité mais de rencontre, plus de croissance mais de Bien-vivre(-ensemble), plus de pouvoir d’achat mais de la noblesse d’être, plus d’austérité mais d’armes (pacifiques) de construction massive. Utopie ? Certes. Mais bien plus puissante que celles qu’on nous sert depuis des décennies et qui enterrent l’humanité vivante. C’est au peuple de s’emparer de l’utopie. La démocratie, c’est le pouvoir par le peuple. « L’unique bonheur est dans la création, écrit Nietzsche : vous tous, vous devez participer à la création et jouir encore de ce bonheur dans chaque action »[8]. Podemos.

 


[1] L’expression est de Didier Bigot, citée dans FOESSEL (Michaël), La sécurité : paradigme pour un monde désenchanté, voir www.eurozine.com

[2] L’expression est de Camus.

[3] MATTEI (Jean-François), Le premier ou le dernier homme ?, voir www.cairn.info

[4] ARIÈS (Paul), Le socialisme gourmand. Le Bien-vivre : un nouveau projet politique, Paris, Éditions la Découverte, p. 185.

[5] FOESSEL (Michaël), Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Seuil, 2012, p. 170.

[6] Idem, pp. 286-287.

[7] Idem, p. 215.

[8] NIETZSCHE (Friedrich), Fragments posthumes, 1882-1884, IX, 4. 

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