Phénomène migratoire au départ de la Turquie vers l’Europe et plus spécialement la Belgique

Rédigé le 5 octobre 2011 par: Olivier Duhayon

La population de la Turquie est actuellement estimée à « environ » 75 millions d’habitants. Le terme « environ » est de mise, car certaines sources parlent de 73 millions alors que d’autres parlent de 78 millions d’habitants ! Quoi qu’il en soit, la Turquie a connu une forte émigration de sa population puisque, en 2007, on estimait à 4,1 millions les personnes en Europe issues de l’immigration turque. Grosso modo, nous pouvons dire qu’un vingtième de la population turque a émigré en Europe !

Pour la Commission « Europe : cultures et élargissement » de BePax, qui travaille sur la Turquie et s’intéresse aux communautés d’origine turque (dans leur diversité) présentes en Europe et spécialement en Belgique, il est primordial de connaître, analyser et comprendre le phénomène migratoire turc.

Quand ces personnes sont-elles arrivées en Europe et en Belgique ? Pour quelles raisons ont-elles quitté leur pays ? Dans quelles régions se sont-elles plus spécialement installées ? Ces populations migrantes ont-elles toutes les mêmes caractéristiques ethnico-religieuses ou au contraire retrouve-t-on au sein de ces populations la même diversité ethnico-religieuse qu’en Turquie ? Comment évoluent-elles en Belgique des points de vue économique et socio-culturel ? Voilà une série de questions sur lesquelles la Commission « Europe : cultures et élargissement » a réfléchi, avec l’aide d’Ural Manço, professeur de sociologie des migrations internationales et des relations interculturelles aux Facultés universitaires Saint-Louis de Bruxelles[1].

Plusieurs phases migratoires

Sans remonter à la chute de l’Empire ottoman, nous pouvons identifier trois grandes vagues migratoires à partir de la Turquie.

Entre la fin des années ’50 et les années ’70, on observe un premier gros flux de migration internationale originaire de Turquie, d’abord et surtout vers l’Allemagne, mais ensuite aussi vers d’autres pays d’Europe, dont la Belgique. Le portrait-type du migrant de cette longue période est un homme, issu de la campagne turque, peu, voire pas lettré, n’ayant jamais été en contact avec des Européens. Cependant, avant la migration de ces hommes, ce sont surtout des femmes qui ont d’abord migré : elles étaient recherchées pour travailler dans l’industrie électronique allemande, car elles avaient des mains plus petites et plus fines, leur permettant d’exceller davantage dans ce travail que leurs homologues masculins ! Ces femmes, au contraire des hommes, étaient issues des villes et scolarisées. Dans un cas comme dans l’autre, nous pouvons donc qualifier ce premier flux migratoire d’économique.

En 1971 et en 1980, la Turquie a connu deux coups d’Etat militaires qui ont occasionné un deuxième grand flux migratoire. Les raisons de cette migration étaient donc cette fois surtout politiques. A partir des années ’80, ce sont essentiellement des réfugiés politiques qui sont arrivés massivement en Europe, et ce jusque dans les années ’90. Cette migration fut plus diversifiée aux points de vue ethnique et religieux puisque ce sont surtout les Kurdes et les chrétiens d’Orient qui ont fait les frais de ces coups d’Etat.

Enfin, depuis les années ’90 jusqu’à aujourd’hui, nous pouvons principalement observer une troisième forme de migration : celle liée au regroupement familial. Ce fait est méconnu de nos concitoyens, nous pensons donc qu’il est nécessaire de rappeler que ce regroupement était acté dans les conventions internationales passées entre la Turquie et les différents pays européens ayant fait appel à de la main-d’œuvre turque. Les pays comme l’Allemagne, la France… mais aussi la Belgique voulaient encourager ce regroupement familial afin de contribuer non seulement à la main-d’œuvre économique, mais aussi à la reproduction démographique de nos pays.

Relevons d’ailleurs qu’encore actuellement, chaque année entre 80 et 100.000 personnes quittent la Turquie pour s’installer dans un pays de l’UE, de manière tout à fait légale. Pour 60.000 d’entre elles, c’est par mariage. Bien sûr, ceci n’empêche pas que des illégaux arrivent aussi dans ces mêmes pays.

Quelle répartition géographique ?

Citons une série de chiffres, intéressants et parlants.

Parmi les 4,1 millions de personnes issues des migrations dont l’origine est la Turquie, à peu près 2,3 millions (56 % !) sont installées en Allemagne (ce qui explique la présence actuelle d’une forte communauté turque dans ce pays), 423.000 en France, 370.000 aux Pays-Bas, et 140.000 en Belgique (3,4 %). Si l’on ajoute les migrations vers l’Autriche et la Suisse, environ 72 % des personnes issues de l’immigration turque se sont installées dans des pays germanophones.

Il est intéressant de remarquer la parité hommes-femmes dans cette migration turque ; ce n’est en effet pas toujours le cas pour d’autres migrations comparables[2], maghrébines par exemple où il y a encore maintenant un peu plus d’hommes que de femmes.

Ces populations sont très jeunes : environ 28 % ont moins de 18 ans !

Enfin, remarquons que 38 % (de ces 4,1 millions) sont nés dans les pays d’accueil, et 42 % sont naturalisés, ce qui montre une forte volonté d’intégration dans les sociétés d’accueil.

Quelle diversité ethnico-religieuse ?

Les Kurdes représentent à peu près un quart de la population issue de l’immigration de Turquie, et les chrétiens 5 à 7 %. Relevons que ce pourcentage est plus élevé que la proportion des chrétiens en Turquie. L’explication se trouve dans le fait qu’une grande partie des chrétiens ont dû fuir la Turquie car ils estimaient leur existence menacée.

La plupart des Turcs et Kurdes sont musulmans sunnites, alors qu’un cinquième à un quart sont des Alévis, qu’on pourrait qualifier de musulmans chiites anatoliens.

Notre Commission « Europe : cultures et élargissement » travaille notamment sur l’adhésion éventuelle de la Turquie à l’Union européenne, et comme on le sait, cette question soulève bien des débats, des citoyens étant contre le fait que les Turcs deviennent européens. Il nous semble donc important de souligner ici qu’un certain nombre de Turcs sont déjà, de facto, officiellement européens, dans l’Union européenne ! En effet, des Turcs ont aussi migré les siècles précédents en Bulgarie, Roumanie, Grèce, etc., et sont devenus citoyens à part entière de ces pays à l’indépendance de ceux-ci. Or ces pays sont devenus européens ! On dénombre ainsi environ 600 à 800.000 turcophones en Bulgarie, musulmans en grande partie.

On trouve ainsi des personnes turcophones, musulmanes ou non, dans tous les pays balkaniques ou en Ukraine.

Caractéristiques particulières du point de vue économique

En analysant les données économiques, on retrouve des caractéristiques similaires à celles des populations issues d’immigrations comparables, mais d’une manière plus accentuée et très contrastée : la basse qualification est fort marquée (échec scolaire, non-certification), et l’ascension sociale est très limitée du point de vue professionnel. On note aussi un fort taux de chômage.

Par exemple : dans cette population, le taux d’étudiants dans l’enseignement supérieur n’est que de 15 %, alors qu’il est de 50 % dans l’UE, et même de 25% en Turquie. On remarque donc l’écart énorme d’accès aux études supérieures entre les jeunes d’origine turque vivant dans l’UE et leurs concitoyens vivant dans ces mêmes pays ! Nul doute qu’un gros travail devrait être réalisé pour améliorer cette situation.

Cette situation est cependant contrastée, puisqu’on trouve aussi d’autres phénomènes très typiques des populations de l’immigration turque comme des investissements économiques, notamment immobiliers. C’est bien connu, l’accès à la propriété des Belges est élevé : de l’ordre de 70 %. Or, ce taux est identique pour les populations d’origine turque en Belgique. Et dans d’autres pays européens, où le taux d’accès à la propriété est plus bas, le taux d’accès à la propriété des personnes issues de l’immigration turque dépasse le taux du pays dans lequel elles vivent.

L’entreprenariat constitue une autre caractéristique de cette population : dans l’UE, on compte des dizaines de milliers d’entrepreneurs, chefs d’entreprise ou indépendants d’origine turque : ils emploient des centaines de milliers de personnes, et pas seulement d’origine turque !

Le PIB (Produit Intérieur Brut) des ménages turcs issus de l’immigration dans l’UE atteindrait la somme de 81 milliards d’euros ! En termes de comparaison, cela représente 0,7 % du PIB de l’UE, le double du PIB du Grand-Duché de Luxembourg, 50 % du PIB de la Grèce et 15 % de celui de la Turquie. Toutes proportions gardées, ce PIB est donc assez considérable.

Les contrastes socioculturels : à l’image de l’insertion

L’aspect socioculturel de la population immigrée issue de Turquie est également très contrasté, entre d’une part une certaine intégration dans les institutions des pays d’accueil, et d’autre part une tendance forte au communautarisme.

Dans l’UE, on trouve des élus provenant des migrations turques dans diverses assemblées issues d’élections : que ce soit dans des conseils communaux, des assemblées régionales, des parlements nationaux et aussi au parlement européen !

Concernant les naturalisations, 42 % des personnes issues des migrations de Turquie en Europe étaient naturalisées dans leur pays d’accueil. Il s’agit de la moyenne européenne en 2007. Mais c’est en Belgique que l’on atteint des sommets puisque en 2007, 70 % de ces personnes étaient naturalisées. Il s’agit d’ailleurs de la population immigrée en Belgique la plus naturalisée.

Ces exemples nous montrent bien une certaine volonté d’intégration au point de vue institutionnel. Mais il y a aussi une certaine appropriation des moyens de vie publique que sont l’associatif, l’accès à la société civile. Ainsi, le taux de personnes issues de l’immigration turque, membres d’associations légales est important : 39 % en Allemagne, 31 % en Belgique, 29 % en France. Ces taux dépassent dans certains pays le taux des autochtones qui œuvrent dans des associations.

Cependant, cette image d’une insertion qui serait somme tout assez « idyllique », cache des aspects contrastés, que nous qualifierons même de négatifs.

En effet, les associations, dont nous venons de parler et qui sont souvent des associations de mosquée, culturelles, sportives, etc., sont quasi exclusivement orientées vers la Turquie ou la population immigrée d’origine turque.

La vie communautaire aussi est très orientée vers la Turquie. L’usage de la langue turque, qui reste très élevé dans ces communautés, en est une illustration. En comparaison avec les autres communautés immigrées d’autres pays, les populations issues des migrations turques continuent à parler davantage leur langue que les autres communautés.

On pourrait même dire que ce phénomène a tendance à augmenter encore avec la proximité toujours plus forte de la Turquie et de ces communautés dans le temps et dans l’espace : en effet, Internet, les chaînes de télévision turques, la presse turque facilement accessible ici, les vols en avion (toujours moins chers) entre toutes les grandes villes européennes et la Turquie… tout cela contribue au fait que ces communautés ont tendance à vivre « à l’heure turque ». Un dernier exemple : dans les années ’70, il fallait 55 h. de train pour relier Cologne à Istanbul ! Maintenant, 2 h. d’avion suffisent, et beaucoup de grandes villes européennes sont reliées avec la Turquie.

Il existe donc une certaine « captivité » de ces communautés par rapport à la Turquie et à ce qui s’y passe.

Une sensibilisation est plus que nécessaire

La concentration géographique est très sensible chez les personnes issues de l’immigration turque : en Belgique par exemple, environ 60 % des 140.000 personnes se concentrent sur 10 communes alors qu’il existe 589 communes en Belgique. De plus, les sociologues s’accordent sur le fait qu’il semble que n’importe quelle population émigrée qui veut garder un lien fort avec son pays d’origine, a tendance à être plus traditionnelle, plus nationaliste, plus religieuse que dans son pays d’origine.

Si l’on tient compte de ce fait sociologique et du fait qu’une majorité des personnes issues de l’immigration turque ont tendance à s’orienter quasi exclusivement vers la Turquie ou la communauté turque, ce type de structuration communautaire renforce l’expressivité d’un certain traditionalisme, qui passe peut-être même de mode en Turquie, mais qui persiste, voire se renforce ici.

Pour la Commission « Europe : cultures et élargissement » de BePax, c’est un point important sur lequel il est primordial de réfléchir. Alors que cette population est dans son ensemble très jeune et dynamique, son horizon semble s’obscurcir : les attaches finalement un peu trop fortes vis-à-vis de la tradition, la nation, la religion… coupent l’élan de cette jeunesse. Un certain nombre de faits concrets comme l’échec scolaire pourraient être expliqués par cette conception un peu obtuse de la réalité sociale très strictement orientée vers la Turquie et la communauté.

La Commission se penchera sur ces réalités difficiles dans les prochains mois.

 


[1] Lors d’un séminaire organisé par la Commission en mai 2011, avec les associations Plate-forme de Dialogue Interculturel (IDP-PDI), Golden Rose, Turkish Lady, et avec le soutien de la Commune de Saint-Josse-Ten-Noode, Ural Manço nous a fourni une série de données très intéressantes sur lesquelles nous allons nous baser pour cette analyse. Ces données datent de 2007. 

[2] Nous nommons de cette manière des populations qui, au début de leur migration, ont migré pour les mêmes raisons que les populations turques.

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