PopulismeS, peurS et rejetS

*redig le18 décembre 2019 par: Yannicke de Stexhe

Mot-valise par excellence, le terme « populisme » semble recouvrir des réalités politiques extrêmement différentes et échapper à toute tentative de définition stricte. Via les exemples indien et américain nous nous pencherons ici sur le populisme de droite globalisé actuel, qui s’appuie (et encourage) des dynamiques identitaires, et donc des peurs et des haines racistes, xénophobes etc.

Les Etats-Unis avec Donald Trump, la Pologne avec Jaroslaw Kaczynski, l’Italie avec Matteo Salvini, mais aussi le Brésil avec Bolsonaro, l’Inde avec Narendra Modi, les Philippines avec Rodrigo Duterte, etc…Si les différences de programme sont nombreuses, le message général des dernières élections dans ces pays est clair : le populisme est maintenant plus qu’un groupe de pression marginalisé.

Mot-valise par excellence, le terme « populisme » semble recouvrir des réalités politiques extrêmement différentes et échapper à toute tentative de définition stricte. Cependant, les chercheur·se·s s’accordent généralement sur le fait que c’est :

  • un style politique,
  • basé sur une rhétorique de défense des intérêts d’un peuple mythifié (peuple défini sur une base ethno-identitaire à droite, sur une base socio-économique à gauche), face à des élites/un système ennemi et moralement failli,
  • incarné par un homme providentiel, à la fois idéalisé et considéré comme extrêmement proche de ceux qu’il défend.[1]

A partir de cette base commune, on peut donc distinguer des formes de populisme « de droite » ou « de gauche ».

En Amérique Latine, à l’exception notable du Brésil de Bolsonaro, les populismes sont plutôt « de gauche », et se caractérisent principalement par un projet centré autour du rejet d’un impérialisme étranger et basé sur des possibilités économiques de redistribution des richesses, comme par exemple avec Hugo Chávez au Vénézuela[2].

Quant au populisme de droite, qui nous intéresse ici, il est caractérisé par le fait qu’il s’appuie sur des crises. D’abord sur la crise de la démocratie représentative et sur la crise économique (en simplifiant, car on pourrait aussi parler de « crise du paradigme économique », ou « des suites de la crise économique, etc. »). Celles-ci nourrissent principalement le ressentiment envers ce que les politiciens populistes nomment « l’establishment », une notion péjorative désignant un petit groupe de personnes contrôlant ensemble une grande partie de la société, une sorte de caste oligarchique[3].

Mais ce qui forme sans doute l’identité des populismes de droite est qu’ils s’appuient - et encouragent également - sur ce qui est souvent appelé « crise culturelle/identitaire ». En effet, le succès du populisme dans des pays[4] ou auprès d’un public pour qui la situation économique est relativement bonne souligne l’importance d’enjeux autres que socio-économiques dans cette dynamique. En y regardant de plus près, on retrouve derrière les succès du populisme de droite ce que l’on appelle « la peur du déclassement »[5] ; la crainte pour un groupe d’être dans le futur dans une situation plus difficile qu’avant, ou que cette situation devienne relativement moins bien considérée. Cette peur du déclassement est liée à une inquiétude face aux changements dans la structure de la société, comme les dynamiques de migration, de féminisation du marché de l’emploi, etc.

Par exemple, le succès de Jair Bolsonaro au Brésil peut s’expliquer en partie comme une réaction des classes moyennes supérieures et des milieux d’affaires aux politiques « en faveur des pauvres, des paysans sans terre »[6],[7] qui ont eu cours sous les gouvernements de gauche (sous Lula, principalement).[8]

Dit autrement, cela signifie que le populisme de droite répond à et entretient une peur de perdre un statut, relatif ou réel, suite à des changements sociétaux. On pourrait donc même dire qu’il y a perception des enjeux (politiques, économiques, etc) au travers d’un filtre identitaire. Cette peur sur laquelle ils s’appuient va donc souvent de pair avec un discours nostalgique, référant à une époque présentée comme plus simple et plus juste (si vous avez l’image mentale d’une certaine casquette rouge avec un certain slogan, c’est voulu), et donc rejetant des « réalités nouvelles » telle que la globalisation[9], qui menaceraient une certaine identité.

Prenons l’exemple de l’élection de Donald Trump, fin 2016. Avant son élection (et parfois encore aujourd’hui), la narrative majoritaire expliquait l’ascension de Trump par le mépris porté à la classe ouvrière américaine, qui le soutenait pour son discours anti-establishment et malgré son absence d’idéologie.

Or, si son discours anti-establishment et son attitude irrévérencieuse ont sans aucun doute énormément porté le succès de Trump, Ta Nehisi Coates (parmi d’autres) démontre avec brio dans son excellent article “The first white president”[10] que c’est surtout l’idéologie du suprémacisme blanc qui lui a gagné ses électrice·eur·s. L’électorat de Trump en 2016 était une large coalition de blanc·he·s, traversant les tranches économiques, d’âge, et [11]genres : on n’a sans doute d’ailleurs pas assez souligné que les femmes blanches ont à peine été moins nombreuses que les hommes blancs à voter pour Trump?. Le revenu médian de cet électorat était également presque deux fois plus élevé que le revenu médian des personnes noires aux Etats-Unis, et plus élevé que le revenu américain moyen. De plus, si les études préélectorales ont montré que les personnes vivant dans des zones économiquement défavorisées étaient plus enclines à voter Trump, elles ont également montré que la ségrégation raciale du quartier était un facteur encore plus important.

Bref, la rhétorique de Trump (a) fait particulièrement écho aux inquiétudes des blanc·he·s face à ce qu’ils considèrent comme une concurrence déloyale des personnes racisées et des étranger-e-s (et des femmes dans une moindre mesure), dans la course à « l’american [12] »

Cette dynamique identitaire au cœur des populismes de droite suppose donc de définir les limites, les exclu-e-s d’une identité : pour définir un « nous », il faut définir un « eux ». Les populismes de droite sont donc in fine basés sur un rejet de l’autre, sur des peurs et des haines. Cette caractéristique est d’autant plus nocive que stratégiquement, les populismes gagnent en grande partie leur électorat en saturant l’espace public de ce thème.

La campagne des dernières élections en Inde en est un excellent exemple. Gagnée avec éclat par le Narendra Modi et le BJP- malgré un bilan économique qualifié au mieux d’en demi-teinte - elle a été la plus chère jamais vue au monde, avec 7 milliards de dollars dépensés[13]. Campagnes d’affichage, présence massive sur les réseaux sociaux, hologrammes, films[14] et fake news[15]…rien n’était de trop pour diffuser le message national hindouiste de Modi. Un message empreint « de références religieuses, inspirées du mouvement RSS, une milice extrémiste dont l’objectif est d'imposer une vision orthodoxe, unique, de l'hindouisme »[16]. Dans cette campagne en particulier, mais dans ses discours et politiques en général, on peut donc souligner que le BJP joue « un grand rôle dans ce processus de construction d’un ennemi, en ciblant les minorités religieuses, en particulier les musulmans et les chrétiens, mais aussi, plus largement, toute voix contestataire[17] ».

Si le cas de l’Inde est donc un exemple particulièrement frappant de la prégnance dans le discours populiste de droite de la question identitaire, il permet aussi d’en souligner une des dernières caractéristiques ; son caractère globalisé.

En effet, Narendra Modi a défrayé la chronique il y a quelques semaines en invitant une vingtaine de députés européens à venir visiter le Cachemire indien. Et pour cause : cette région à majorité musulmane est « sous contrôle militaire depuis la révocation de son autonomie en août » 2019, inaccessible aux députés indiens eux-mêmes sans autorisation[18],  et encore moins aux journalistes[19] . Or, les députés invités par Modi sont tous issus de partis d’extrême-droite européens.

Une initiative sans doute moins discrète que les cours de Steve Bannon[20] aux leaders d’extrême-droite européens[21], mais tout aussi révélatrice du fait que les dirigeants populistes de droite du monde cherchent actuellement « à définir et amplifier ensemble une « lutte idéologique entre nationalistes et globalistes [22] » (ce qui est d’ailleurs assez paradoxal).

Face à cette « internationale brune »[23], il est donc nécessaire de se saisir « des mécanismes de formation, de maintien et de transformation des groupes, des frontières et des sentiments d'appartenance »[24] qui la sous-tendent. Car les politiciens populistes ne sont pas des « monstres » qui entraînent soudainement la société dans la haine, mais un résultat particulièrement visible des dynamiques racistes, classistes, xénophobes, etc. qui imprègnent nos sociétés.

 


[1] Chatin M-F. (2/11/2019). « Populismes: impact sur les équilibres géopolitiques » [podcast], Géopolitique, le débat, RFI, consulté sur http://www.rfi.fr/emission/20191102-populismes-impact-equilibres-geopolitiques-enjeu-mondial

[2] Posado T. in Chatin M-F. (2/11/2019). « Populismes: impact sur les équilibres géopolitiques » [podcast], Géopolitique, le débat, RFI, consulté sur http://www.rfi.fr/emission/20191102-populismes-impact-equilibres-geopolitiques-enjeu-mondial

[3] Ce qui n’empêche pas que l’homme providentiel porté par le mouvement populiste provienne et/ou soit soutenu par des milieux d’affaires (comme pour Mrs Modi et Trump), voire même par l’armée (comme pour Mr Duterte), l’important étant que ses électeurs se sentent proche de lui et compris par lui, ce qui passe en grande partie par une façon de parler qui casse les codes politiques habituels.

[4] Comme la Pologne, le Danemark ou la Suisse par exemple.

[5] Voir par exemple Fassin, É. (2017). Populisme: le grand ressentiment. Éditions Textuel.

[6] Charlier C. (30/10/2018). « Bolsonaro, populiste ou néo-fasciste? », L’express, consulté sur https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/bolsonaro-populiste-ou-neo-fasciste_2045141.html

[7] Idem.

[8] Posado T. in Chatin M-F. (2/11/2019). « Populismes: impact sur les équilibres géopolitiques » [podcast], Géopolitique, le débat, RFI, consulté sur http://www.rfi.fr/emission/20191102-populismes-impact-equilibres-geopolitiques-enjeu-mondial

[9] Erner G. (15/10/2019). « Hongrie, Pologne, Autriche… Populisme : poussée de fièvre ou tendance lourde ? »[podcast], L’invité(e) des matins, France Culture, consulté sur https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/hongrie-pologne-autriche-populisme-poussee-de-fievre-ou-tendance-lourde  

[10] Coates, T-N. (2017). “The First White President. The foundation of Donald Trump’s presidency is the negation of Barack Obama’s legacy”, The Atlantic,

[12] Voir à ce sujet entre autres l’excellent livre « Strangers in their own land ».

[13] Chatin M-F. (2/11/2019). « Populismes: impact sur les équilibres géopolitiques » [podcast], Géopolitique, le débat, RFI, consulté sur http://www.rfi.fr/emission/20191102-populismes-impact-equilibres-geopolitiques-enjeu-mondial

[14]Delacroix G. (14/03/2019). « Cinéma.Des films à la gloire de Modi à un mois des élections en Inde », Courrier International, disponible sur https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/cinema-des-films-la-gloire-de-modi-un-mois-des-elections-en-inde

[15] Bouissou J. (20/08/2017). « Narendra Modi, nationaliste hindou et maître des trolls », Le Monde, disponible sur  https://www.lemonde.fr/festival/article/2017/08/20/narendra-modi-nationaliste-hindou-et-maitre-des-trolls_5174442_4415198.html

[16] Schlegel T. (06/08/2017). « L’Inde face au nationalisme, les libertés menacées » [podcast], Le magazine de la rédaction, France Culture, consulté sur https://www.franceculture.fr/emissions/le-magazine-de-la-redaction/linde-face-au-nationalisme-les-libertes-menacees-0

[17] Brogat A. (25/03/2019). « Élections en Inde: «Les partis politiques appellent à la haine, au rejet, à la peur» », Le Figaro, disponible sur https://www.lefigaro.fr/international/2019/03/25/01003-20190325ARTFIG00035-elections-en-inde-les-partis-politiques-appellent-a-la-haine-au-rejet-a-la-peur.php

[18] Delacroix G. (30/10/2019). « Inde. Cinq élus RN visitent en grande pompe le Cachemire coupé du monde », Courrier International, disponible sur https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/inde-cinq-elus-rn-visitent-en-grande-pompe-le-cachemire-coupe-du-monde

[19] Landrin F. (30/10/2019). « En Inde, la visite d’eurodéputés d’extrême droite au Cachemire suscite un scandale », Le Monde, disponible sur  https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/30/la-visite-d-eurodeputes-d-extreme-droite-au-cachemire-suscite-un-scandale-en-inde_6017384_3210.html

[20] Ancien patron du site américain d'extrême droite Breitbart et ex-stratège de Donald Trump.

[21] Rédaction. (29/09/2018). «Comment Steve Bannon veut conquérir l'Europe », France Inter, disponible sur https://www.franceinter.fr/monde/comment-steve-bannon-veut-conquerir-l-europe

[22] Nougayrède J. (06/06/2018). « Steve Bannon is on a far-right mission to radicalise Europe”, The Guardian, disponible sur https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/jun/06/steve-bannon-far-right-radicalise-europe-trump

[23] Chatin M-F. (2/11/2019). « Populismes: impact sur les équilibres géopolitiques » [podcast], Géopolitique, le débat, RFI, consulté sur http://www.rfi.fr/emission/20191102-populismes-impact-equilibres-geopolitiques-enjeu-mondial

[24] Lamine A-S. (2005). « L'ethnicité comme question sociologique ». Archives de sciences sociales des religions, (131-132). 189-197.