Quelles sont les menaces pour les démocraties occidentales ?

Rédigé le 13 septembre 2010 par: Nicolas Bossut

À écouter les médias et certains de nos politiciens parmi les plus populistes, les démocraties occidentales seraient assiégées par des forces obscures cherchant à abattre le phare de civilisation qu’elles représentent dans un océan de barbarie. Quel crédit apporter à ce type de discours ? Les démocraties occidentales seraient-elle réellement menacées et si oui, de qui ont-elles peur exactement ?

La peur, une arme à double tranchant

La peur est une émotion ressentie généralement en présence ou dans la perspective d'un danger. Par extension, le terme peut aussi désigner l'appréhension. La peur, notamment la peur de l’inconnu, est un phénomène éthologique largement répandu chez la plupart des animaux évolués. La plupart des peurs ne sont que des déclinaisons de la peur de l’inconnu : peur de la mort, peur de l’obscurité, peur du changement, peur de l’étranger, etc.

Une peur intense, qu’elle soit ressentie par un individu ou par un groupe, est une source d’isolement, de repli, de violence, voire même de suicide. Par opposition, une peur raisonnée ou modérée peut amener l’individu à une certaine ouverture d’esprit. Elle le pousse à entretenir sa curiosité, à aller à la découverte de l’inconnu. En ce sens, la peur peut être vue comme le ressort de l’inventivité.

L’absence de peur par contre peut être dangereuse aussi bien pour l’individu que pour la société. Elle pourrait en effet les amener à prendre des risques inconsidérés qui les mettraient en danger. La peur est donc nécessaire car elle incite à la prudence.

Même si la peur est nécessaire, sa gestion et son intensité peuvent être problématiques. Des individus, des groupes politiques, religieux ou même économiques peuvent trouver intérêt à son exacerbation pour appuyer leurs objectifs propres et leur pouvoir. Un groupe de pouvoir pourra d’autant mieux se faire obéir à l’intérieur de la société qu’il aura su convaincre ses sujets qu’un danger extérieur les menace.

Lors de son procès à Nuremberg, Hermann Göring résumait admirablement la situation :

« Bien sûr, le peuple ne veut pas la guerre. C’est naturel et on le comprend. Mais après tout ce sont les dirigeants du pays qui décident des politiques. Qu’il s’agisse d’une démocratie, d’une dictature fasciste, d’un parlement ou d’une dictature communiste, il sera toujours facile d’amener le peuple à suivre. Qu’il ait ou non droit de parole, le peuple peut toujours être amené à penser comme ses dirigeants. C’est facile. Il suffit de lui dire qu’il est attaqué, de dénoncer le manque de patriotisme des pacifistes et d’assurer qu’ils mettent le pays en danger. Les techniques restent les mêmes, quel que soit le pays.[1] »

Qui manipule nos peurs

Les recettes d’Hermann Göring sont-elles encore d’utilité aujourd’hui ? A n’en point douter ! Nous sommes quotidiennement bombardés d’informations nous rappelant sans cesse notre situation précaire.

Depuis les chocs pétroliers des années 70, on ne cesse de nous rabâcher à propos de la crise. À entendre les médias, nos économies sont au bord de l’effondrement depuis presque 40 ans. Force est de constater que le capitalisme se porte toujours aussi bien. Peut-être une diminution des inégalités est-elle en train de se mettre en place au niveau mondial mais jusqu’à présent elle ne se réalise pas au prix de l’appauvrissement de l’Occident. Force aussi est de constater que ce discours a justifié la réalisation d’un grand nombre de réformes. C’est au nom de la crise qu’ont été privatisés les services publics. C’est aussi en son nom que les acquis sociaux sont battus en brèche. C’est finalement en son nom qu’on demande aux salariés de se serrer la ceinture ou de consentir à des efforts exceptionnels. 

Dans un tout autre domaine, la dynamique est relativement semblable. Avec la fin de la guerre froide, on aurait pu s’attendre à la dissolution de l’OTAN ou, du moins, à un ralentissement de son activité. Pourtant, il n’en fut rien. Très rapidement, l’OTAN s’est découvert un nouvel ennemi qui justifiait sa raison d’être. Le crime organisé est ainsi resté pendant quelques années l’ennemi n°1 de l’OTAN avant de céder la place au terrorisme.

Aujourd’hui, la liste des menaces ciblées par l’OTAN s’est élargie :

  • prolifération des armes nucléaires et autres armes de destruction massive ;
  • ambitions de groupes terroristes internationaux ;
  • persistance de rivalités régionales, ethniques et religieuses aux effets corrosifs ;
  • dépendance croissante du monde à l'égard des systèmes informatiques potentiellement vulnérables;
  • concurrence pour le pétrole et d'autres ressources stratégiques (d'où l'importance de la sécurité maritime) ;
  • évolution démographique, qui pourrait accentuer des problèmes mondiaux tels que la pauvreté, la faim, les migrations illégales ou les pandémies ;
  • accumulation des effets de la dégradation de l'environnement y compris ceux du changement climatique.

Décidemment, nous sommes vraiment en danger ! A lire cette liste interminable, nous sommes mieux en mesure de comprendre les raisons qui expliquent le maintien d’un tel budget pour l’OTAN. Pourtant, à y regarder de plus près, quelle est la réalité de ces menaces ?

L’énoncé même de la menace traduit ici une intention. On veut prouver au citoyen que nous sommes attaqués de toutes parts, que nous sommes en danger. Bien entendu, la menace est extérieure. Quelques agents doubles sont camouflés au sein de la population mais nous les démasquerons avec votre aide[2] !

On constate par ailleurs parmi ces facteurs que certains peuvent en effet être qualifiés de menaces en tant que telles, tandis que d’autres ne sont que des conséquences et non pas des menaces. Qu'est ce qui provoque le terrorisme, les tensions religieuses, la course au pétrole ?

In fine, quelle peut bien être la menace ultime ? Est-elle vraiment là où l’OTAN aimerait la chercher ?

Les réelles menaces contre l'Occident

L’hypocrisie des démocraties occidentales constitue peut-être la principale menace qui nous guette. Persuadés de la supériorité de notre modèle de civilisation, nous ne cessons de semer derrière nous haines et rancoeurs qui font le lit du terrorisme et des tensions religieuses. Convaincus de la légitimité des inégalités économiques flagrantes entre un Occident opulent et un Sud miséreux, nous n’hésitons pas à nous accaparer les richesses de la planète sans aucune considération pour les aspirations de milliards d’autres hommes.

Pourtant, l’Occident est la patrie des droits de l’homme, de l’Etat de droit et de la démocratie. Notre civilisation ne cesse d’affirmer ses valeurs de tolérance, de respect et d’égalité.

Il y a là une hypocrisie abominable. Alors que d’une part nous déclarons l’universalité de nos valeurs, il semblerait que cette universalité ne soit applicable que dans certains cas. Comment dans ces conditions ne pas susciter rancœurs et désillusions ? Décidément, l’époque des colonies n’est pas si loin.

Ainsi, comment expliquer aux populations arabes l’invasion de l’Irak, sous couvert d’y instaurer une démocratie, alors que Riyad, capitale de l’un des royaumes le plus rétrograde et antidémocratique du monde jouit à quelques kilomètres de là d’une protection indéfectible des Américains ?

Comment expliquer également aux Indiens, Pakistanais et Bengalis immigrés travaillant sur les chantiers gigantesques de Dubaï la supériorité absolue des valeurs occidentales alors que les travailleurs allemands de Siemens leur confisquent leurs passeports à leur arrivée ?

Comment expliquer au monde entier que l’Iran est une menace pour la sécurité mondiale alors que l’Etat d’Israël dont la maturité politique reste à démontrer, dispose d’une centaine de têtes nucléaires ?

Les exemples de l’hypocrisie occidentale sont légion. Leur raison profonde réside apparemment dans le refus que nous avons de reconnaître à nos semblables le statut d’êtres humains. Nos valeurs, soi-disant universelles, ne s’appliquent donc pas aux Irakiens, aux Palestiniens, aux Afghans, aux immigrés, aux Roms, etc.

Comment voulez-vous que face à une telle machine d’injustice des tensions n’émergent pas ? De quels armes disposent les populations opprimées pour faire valoir leurs droits face au despotisme ? La réelle menace qui nous guette, ce sont nos propres valeurs.

En tant que citoyen, comment réagir ? 

Il est temps d’en finir avec l’esprit de supériorité de l’Occident. Non, les Européens et Américains ne sont pas supérieurs au reste du monde. Non, notre civilisation n’est pas plus avancée que ne l’est celle des pygmées ou des indiens d’Amazonie.

Par contre, il est impératif d’être cohérents avec nous-mêmes. "Ne fais pas à autrui ce que tu n'aimerais pas que l'on te fasse." Cette maxime qui peut paraître un peu dépassée ou teintée d’un fort relent de culture judéo-chrétienne est souvent appelée la "Règle d'or". On la retrouve sous des formulations voisines dans la plupart des religions, philosophies ou cultures du monde. Elle reste d’application et seul son respect nous assurera la sécurité. Tant que nous ne l’aurons pas apprise et intégrée, nous pouvons nous attendre à voir se lever des armées de terroristes dans nos pas.

La sécurité collective est donc l’affaire de tous. Il appartient à chacun d’entre nous de modifier notre comportement afin d’entrer dans une ère nouvelle de respect.

 


[1] Hermann Göring, cité dans Normand Baillargeon, Petit cours d'autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux Éditeur, 2005, p. 270.

[2] « Vous payez en liquide, vous êtes peu bavard avec vos voisins et vous vivez les rideaux fermés ? Alors vous avez de bonnes chances d'être un terroriste ». C'est ce que laisse entendre un spot radio de la police britannique pour sa hot line antiterroriste. Le message a été jugé « offensant » par l'instance de contrôle de la publicité, qui a exigé son retrait. » (Sylvain Biville, Le Royaume-Uni interdit une pub antiterroriste jugée « offensante », in www.rue89.com, 12 août 2010)

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