Pistes pour accompagner, en Belgique, un chemin de réconciliation entre communautés divisées

Rédigé le 7 octobre 2010 par: Laure Malchair

Nous vivons dans une société multiculturelle. Bruxelles est l’une des villes les plus cosmopolites du monde, où 31% de sa population est d’origine étrangère, ce qui crée une atmosphère où les cultures sont constamment en interaction. Mais parmi ces communautés qui se côtoient tous les jours, certaines sont issues de zones en conflit ou de confessions religieuses différentes, ce qui rend la coexistence parfois difficile et le dialogue pas toujours évident à établir.

Quels défis/difficultés ?

Un des obstacles majeurs à la rencontre entre individus et, au-delà, entre communautés, tient à l’ensemble d’images, d’étiquettes, de projections et de préjugés que nous portons en nous à l’encontre de nous-mêmes et des autres. C’est ce qu’Amin Maalouf avait nommé dans un essai qui reste dans les mémoires, les « identités meurtrières »[1]. Ces constructions mentales ne sont pas innées. Elles sont acquises par l’individu sous l’influence de son éducation, de la culture dans laquelle il baigne, des différentes expériences de vie qu’il traverse, etc.

Chacun est enfermé et enferme les autres dans l’une ou l’autre de ces identités. Ainsi, je suis une femme et, en tant que telle, j’adopte un comportement qui est influencé par la perception que mon éducation, ma culture et mes expériences de vie ont de la femme. Même en Occident aujourd’hui, malgré quarante ans de libération des mœurs, on apprend encore aux petites filles à être sensible et attentionné et aux petits garçons à être forts et protecteurs.

S’il en va ainsi pour l’identité de genre, il en va également ainsi pour les nombreuses identités qui forment l’unicité de chaque individu. Ainsi, en chacun d’entre nous se superpose à l’identité de genre, une identité sexuelle, sociale, philosophique ou religieuse, nationale, régionale ou ethnique, etc. 

Toutes ces identités qui permettent à l’homme de sentir qu’il fait partie d’une communauté sont autant de barrages au dialogue et à la prise de contact. En effet, malgré tout l’intérêt qu’une communauté d’appartenance a pour un individu, elles comportent toute un danger essentiel : certains n’en font pas partie ! Le risque qu’une communauté veuille acquérir une supériorité sur l’autre, entretienne des rancoeurs et développe un conflit parmi les individus qui la composent est présent. Tous, nous avons des exemples en tête.

Prendre conscience de notre humanité

Afin d’établir un réel dialogue entre les individus, un réel « vivre-ensemble », le premier enjeu de taille est donc de relativiser l’importance de ces communautés d’appartenance, d’abandonner l’énorme bagage de méfiance qui nous a été inculqué par rapport à l’autre, de se rencontrer au-delà des différences et des constructions mentales que nous avons acquises.

Comment ? En identifiant un dénominateur commun qui pourrait constituer la base d’un dialogue. En identifiant la seule communauté à laquelle nous appartenons tous, notre humanité. Sur la base de la reconnaissance réciproque de notre humanité, la communication peut s’établir et un pont vers l’autre se construire.

Il est à cet égard révélateur que les idéologies de haine ont généralement comme premier réflexe de déshumaniser les membres de la communauté adverse. Afin de supprimer toute opposition au conflit, il est en effet nécessaire de refuser à l’adverse la possibilité de partager une communauté d’humanité. Ce fut le cas à l’occasion de la controverse de Valladolid à propos des Indiens, ce fut le cas à l’égard des esclaves noirs déportés dans les plantations américaines, ce fut également le cas à propos des Juifs, des homosexuels et des Roms pendant la Seconde guerre mondiale et c’est encore le cas dans certaines régions du monde.

Insistons, à propos de l’établissement d’une communication entre communautés, sur le fait qu’il est important de ne pas sous-estimer le poids de certaines crispations identitaires, pouvant se décliner de multiples façons, par exemple sous forme de sentiments de victimisation. Les reconnaître – dans la visée d’une mise en exergue de cette humanité partagée - signifie également pouvoir souligner la dignité de chacun, dans sa spécificité.

Puisque, par ailleurs, toute construction identitaire évolue sans cesse, tant au niveau de la société qu’au niveau personnel et qu’il en va de même pour la culture, une grande souplesse est requise dans la mise en place de processus de rencontres pour éviter d’enfermer les individus dans une (autre) image figée. Notre humanité, elle, reste un point d’accroche, au-delà de toute évolution identitaire ou culturelle.

Rétablir la communication[2]

En tenant compte de ces difficultés ou possibles écueils, un certain nombre de conditions semblent nécessaires à réunir afin d’établir un cadre de dialogue, en d’autres termes d’établir des ponts. En voici quelques-unes :

A côté du « sur quoi » communique-t-on, la question du « comment » est aussi importante. J’entends par là que le choix des termes utilisés doit tenir une place centrale. Quel univers de référence est charrié par chaque mot ? Qu’entend-on par réconciliation ? Qu’entend-on par identité ?

Le temps est aussi indubitablement un facteur clé de réussite de l’entreprise. Temps de créer un espace de parole où chacun puisse, à son rythme, prendre sa place, temps de rencontrer les autres, de se sentir en confiance, temps de faire un retour sur les échanges eux-mêmes, etc.

La convivialité est à favoriser à tout prix. Qu’il s’agisse de rencontres se déroulant dans un environnement privé (chez les uns et les autres) ou dans un lieu neutre (salle de réunion d’une association), l’aspect informel et détendu doit primer. 

Ces quelques conditions essentielles sont la base d’un dialogue entre communautés, ou plutôt la base d’un dialogue entre personnes revendiquant leur appartenance à une communauté spécifique. En effet, le dialogue se fait entre individus. Ces résultats percolent ensuite et influent l’ensemble des communautés impliquées.

Bruxelles est une ville idéale afin d’entretenir ce dialogue. Le chemin de réconciliation n‘est pas toujours aisé entre les communautés adverses. Bien souvent, les conditions du dialogue ne sont pas réunies dans le pays d’où le conflit a émergé. Ainsi, au Rwanda ou en Turquie, deux exemples marquants s’il en est, les conditions nécessaires à un réel dialogue ne sont pas véritablement réunies. La pesanteur du conflit dans les mémoires, le poids d’une société qui refuse à certains égards de reconnaître à l’autre le statut de victime, le choc des mots employés à l’emporte-pièce et même la pénalisation des expressions remettant en cause la version officielle du conflit empêchent une réconciliation.

Bruxelles qui accueille toutes ces communautés dans une tradition de tolérance et d’interculturalité pourrait être le lieu où ce dialogue impossible s’établirait. Loin des pressions, loin de menaces, les membres des diasporas en conflit ont la possibilité de devenir des acteurs de premier plan.


Les risques de l’approche « culturelle »

Pendant tout le 20ème siècle, les intellectuels bénéficiaient de deux grilles de lecture alternative pour observer le monde. La première, marxiste, analysait le mouvement de l’histoire comme celui de la lutte des classes. La seconde, libérale, imaginait un monde dominé par cette mystérieuse « main invisible » qu’évoquait Adam Smith. L’évaporation suite aux événements de 1989 de la première grille de lecture a laissé un grand nombre d’intellectuels, notamment européens, dans le désarroi. Influencés par leurs confrères américains, beaucoup se sont depuis lors laissé tenter par une autre grille de lecture en vogue outre-atlantique, une grille culturelle.

Cette approche a apporté un enrichissement à la vision strictement biologique des rapports entre individus en y ajoutant l’importance des caractéristiques culturelles. Il semblerait toutefois que par l’application de cette grille d’interprétation à de nombreuses situations de la vie sociale, on risque parfois d’occulter les problèmes socio-économiques pour ne se concentrer que sur les aspects culturels. Les thèses de Samuel Huntington à propos du choc des civilisations en sont l’archétype.

Il peut être dangereux de « culturaliser » ou d’ « ethniciser » toutes les questions. Tous les conflits ne tirent pas leur source dans des identités adverses. Des simples tensions économiques liées, par exemple, à la maîtrise des ressources ou des terres expliquent la plupart des conflits et des tensions. Le risque apparaît quand les origines économiques du conflit sont oublié pour être intégrées dans l’identité du groupe. À partir de ce moment, les causes du conflit peuvent disparaître sans que la tension ne baisse.

Privilégier la seule approche culturelle ou ethnique dans notre analyse du monde pourrait nous faire oublier l’existence de conflits économiques. La chute de l’Union soviétique n’a pas entraîné la disparition de la lutte de classes et l’analyse marxiste doit rester dans nos têtes.

 

 


[1] Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, 1998

[2] Dans une précédente analyse, nous avions souligné les caractéristiques d’un cadre selon nous propices à la création d’un dialogue respectueux entre communautés divisées : Malchair Laure, L’approche « Forum ouvert » pour une gestion non-violente des conflits dans les groupes (www.paxchristib.be). 

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