Racisme anti-Noirs : un racisme qui ne dit pas toujours son nom

Rédigé le 30 juin 2017 par: Nicolas Rousseau

Le racisme anti-Noirs, on en parle peu. Très peu. On oublierait presque qu’il existe. Pourtant, sous des formes parfois visibles, souvent invisibles et inconscientes, il continue de maintenir toute une partie de la population au bas de l’échelle sociale.

Le « racisme anti-Noirs », appelé également négrophobie, est un sujet peu abordé, que ce soit dans les médias, au sein du monde politique ou dans la recherche universitaire. Pourtant, cette forme de racisme continue de peser sur le quotidien de toute une partie de la population. À titre d’illustration, malgré un niveau d’études supérieur à la moyenne nationale, le taux d’emploi des Belges d’origine congolaise est nettement inférieur à celui des  « Belgo-belges ». Des discriminations que l’on retrouve en nombre sur le marché de l’emploi, dans le domaine de l’enseignement ou encore dans le cadre des violences policières.

BePax a donc décidé de s’y intéresser en réalisant une recherche de terrain au sein du monde associatif à Bruxelles et en Wallonie[1]. Avec en toile de fond différentes questions : qu’est-ce que la négrophobie ? Quelles sont ses spécificités ? Sur quels stéréotypes repose-t-elle ? Et, surtout, comment se manifeste-t-elle concrètement au quotidien ?

« Tiens, vous n’avez pas d’accent ! »

Comment cette forme de racisme se manifeste-t-elle ? Voilà la question que nous avons posée à près d’une centaine d’acteurs du monde de l’antiracisme belge francophone, des « Noirs » et « Blancs »[2].

Ce n’est pas une surprise, les Afro-descendants subissent toujours des manifestations de racisme primaire[3], à commencer par des insultes et des moqueries, souvent lancées sur le ton de l’humour, de la légèreté. La polémique autour de Miss Belgique ou l’utilisation par un syndicaliste de la police française du terme bamboula comme étant encore « à peu près convenable »[4] montrent à quel point les propos négrophobes ont tendance à être banalisés. De même, les joueurs de football afro-descendants[5] continuent d’entendre des cris de singe ou de voir des bananes lancées depuis les tribunes.

La question des discriminations est également brûlante, en particulier dans les domaines de l’emploi et du logement. Si les cas de discrimination sont souvent difficiles à démontrer de manière claire, dans certaines situations, ils restent encore évidents et directement visibles. C’est typiquement le cas du propriétaire qui accepte, par téléphone, un rendez-vous et qui, lorsqu’il rencontre la personne afro-descendante, semble étonné, lui fait remarquer qu’elle n’a pas d’accent… avant de lui dire que son logement est finalement déjà pris. Ou bien ce chef de restaurant qui n’est pas du tout raciste mais qui refuse à son employé « noir » d’évoluer en salle car malheureusement, sa clientèle l’est.

Les différents cas de figure évoqués ont plusieurs éléments en commun : ils sont visibles, surviennent dans le cadre d’interactions interindividuelles et émanent donc d’individus identifiables qui agissent de manière intentionnelle et consciente.

Un racisme qui ne dit pas son nom

Jusqu’ici, malheureusement, rien de très étonnant. Il s’agit en effet d’actes et propos classiquement associés au racisme. Toutefois, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Les nombreux témoignages que nous avons recueillis révèlent qu’en parallèle, de manière plus insidieuse, surviennent au quotidien une série de manifestations moins claires, moins perceptibles et souvent inconscientes. Mais pas moins violentes. Des situations difficiles à décrire pour celles et ceux qui en sont victimes, car elles reposent parfois sur des impressions, des non-dits, des attitudes, une intonation ou encore le choix des mots utilisés.

C’est, par exemple, le sentiment d’être reçu et traité différemment lorsqu’il est question de négocier une amende à la SNCB ou de discuter d’un devis avec un corps de métier. C’est le contrôleur de train qui, en voyant un Afro-descendant, commence par lui demander s’il parle français. C’est la conseillère d’une agence pour l’emploi qui reçoit une  dame « noire » et lui déclare en souriant avoir une bonne nouvelle car des places de femmes de ménage se sont libérées et qu’elle peut commencer immédiatement. Sans même envisager que cette dame détient un diplôme universitaire. C’est ce regard de surprise lorsqu’une dame afro-descendante déclare être la maman, et non la nounou, des enfants au teint plus clair qui l’accompagnent. C’est, finalement, cette question « tu viens d’où », posée encore et encore, et plus encore le sourire d’étonnement lorsque la réponse est « de Namur » ou « de Charleroi ». Des exemples parmi tant d’autres recueillis dans le cadre de l’étude. 

D’après les personnes rencontrées, ces manifestations sont non seulement les plus nombreuses, mais également les plus pesantes, tant psychologiquement que socialement. Ce sont celles qui font le plus mal car elles peuvent provenir de proches ou de personnes qui se veulent bienveillantes et qui n’ont absolument pas conscience de véhiculer du racisme. Preuve s’il en que le racisme ne doit pas être réduit à sa seule dimension morale mais doit être considéré comme un rapport de pouvoir dans lequel les groupes minorisés se retrouvent maintenus par la majorité – consciemment ou pas – au bas de l’échelle sociale.

Il s’agit d’un racisme « invisible », qui ne dit pas son nom et qui échappe à la majorité de la population. Il est donc difficile de le dénoncer : « J’aurais préféré qu’il m’insulte ouvertement, ça aurait été plus simple. Car là, si je réagis, on va me dire que j’exagère et que je vois le racisme partout ». Ce genre de réaction, nous en avons entendu beaucoup…

Du mépris plutôt que de la peur

Ces différents exemples de situations de racisme nous incitent à mettre deux aspects en avant. Premièrement, le racisme anti-Noirs repose avant tout sur du mépris, de la condescendance. Il ne s’agit pas de peur, de phobie, de haine. Mais plutôt de considérer le « Noir » comme quelqu’un de fondamentalement inférieur. Ce qui n’est pas sans rappeler les représentations caricaturales véhiculées à l’époque de la période coloniale par les services de propagande. De quoi rappeler au passage l’importance pour notre pays de faire face à ce passé qui ne passe pas[6].

Cette idée de mépris envers les Afro-descendants se retrouve d’ailleurs dans les stéréotypes les plus souvent véhiculés à leur égard. Interrogez les gens autour de vous à ce sujet et, quel que soit le public, vous retrouverez systématiquement les mêmes grandes catégories de stéréotypes : une présomption d’incapacité et d’inintelligence (« ils sont gentils mais pas très malins »), un rapport difficile à l’hygiène (« les Noirs sont sales et sentent mauvais »), un mode de vie et une culture inférieurs inhérents à leur couleur de peau (« pourquoi doivent-ils toujours vivre à quinze dans un appartement prévu pour cinq ? ») et une sexualité sauvage et débridée (« l’homme africain est violent avec sa partenaire et la femme africaine est féline et libérée, telle une tigresse »). À cela s’ajoutent tous les stéréotypes dits « positifs », tels que le rythme dans la peau, le don pour le sport et la musique, le rire facile ou encore le sens de la famille. Des stéréotypes bien entendu tout aussi enfermants, stigmatisants et violents.

Deuxièmement, les manifestations de racisme ou de discrimination envers les personnes d’origine africaine semblent être fréquemment minimisées, relativisées. Et ce tant par les Afro-descendants eux-mêmes que par le reste de la population. Dans le cadre de l’étude, nous avons demandé à nos répondants s’ils avaient déjà été victimes et/ou témoins d’actes ou de propos négrophobes. Il est intéressant de souligner que nombre d’entre eux, « Noirs » et « Blancs », ont commencé par répondre négativement. Ce n’est que plus tard durant l’entretien, et parfois sans même s’en rendre compte, qu’ils ont évoqué une multitude de souvenirs et anecdotes parfois terriblement racistes. Et à partir de là, il y avait comme un déclic. Une prise de conscience. Avec toutes les émotions que cela implique.

Si cela mériterait d’être approfondi, cela donne toutefois des indications sur le déni qui entoure ces manifestations négrophobes insidieuses, « sous-terraines ». Comme s’il était préférable de ne pas les voir. Comme si vivre ces offenses était finalement quelque chose de normal, de pas si grave. Comme si à force de le relativiser, de le banaliser, de le dédramatiser, le racisme anti-Noirs était devenu invisible.

La négrophobie, parlons-en !

Selon BePax, pour lutter contre le racisme, il est essentiel de lutter contre les spécificités de chacune de ses formes. On ne s’attaque pas à la négrophobie de la même manière qu’à l’islamophobie, de même qu’on n’aborde pas les questions d’antisémitisme comme on le ferait avec l’antitziganisme. Une approche qui n’implique en aucun cas de nier les mécanismes communs à la mécanique raciste[7] et l’importance de faire converger les luttes.

À cet égard, la négrophobie est une forme de racisme dont on parle peu, que l’on connaît mal et qui nous semble trop souvent négligée. Voilà pourquoi il importe de mettre cette thématique sur la table, d’en parler et de lui donner davantage de visibilité.

Il est capital que des études soient réalisées sur ce sujet, tant au sein du monde associatif que dans les sphères académiques. Il est également indispensable de soutenir le développement d’associations de lutte contre le racisme anti-Noirs, dans lesquelles les personnes qui en sont directement victimes seraient suffisamment représentées. De même, si les stéréotypes actuels semblent être le prolongement de ceux diffusés à l’époque par les services de propagande coloniale, il est essentiel de sensibiliser la population – les jeunes en particulier – à ce sujet. Cela commence par un enseignement plus efficace de cette période de l’Histoire à l’école.

Plus généralement, cela passe aussi par le choix et l’usage d’un terme spécifique, qu’il s’agisse de racisme anti-Noirs, de négrophobie, d’afrophobie ou d’un autre terme à définir. En dehors du secteur associatif, ces termes restent fort méconnus. Or, ce que l’on ne nomme pas n’existe pas.

 

 


[1] Robert M-T., Rousseau N.,  « Racisme anti-noirs : entre méconnaissance et mépris », Editions Couleur Livres, BePax, Bruxelles, 132 p., 2016. Disponible sur http://www.bepax.org/publications/etudes-et-outils-pedagogiques/etudes-et-livres/racisme-anti-noirs-entre-meconnaissance-et-rejet,0000817.html

[2] Nous utilisons dans cet article les concepts de « Noirs » et de « Blancs », ce qui peut paraitre choquant à une époque où la tendance est plutôt d’éviter toute mention à la couleur de peau, de peur de paraître recourir à la notion de race. Toutefois, si les races n’existent pas au sens biologique, elles n’en demeurent pas moins des constructions sociales et politiques qui structurent la société et impactent la position sociale de chaque individu. Il faut donc pouvoir les évoquer.  

[3] Au sujet du racisme primaire – ou obsessionnel –, voir notamment http://www.bepax.org/publications/analyses/le-racisme-une-machine-a-precariser,0000562.html

[5] Terme utilisé pour définir les personnes d’origine africaine.

[7] À ce sujet, voir notamment Tevanian  P. (2017), « La mécanique raciste », éditions La Découverte et Orban A-C. (2015), « Peut-on encore parler de racisme ? Analyse des discours d’exclusion et des mécanismes de rejet », Bruxelles, disponible sur http://www.bepax.org/publications/etudes-et-outils-pedagogiques/etudes-et-livres/peut-on-encore-parler-de-racisme,0000588.html

  

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