Racisme et cinéma : de l'humour sur le racisme à l'humour raciste

Rédigé le 11 mars 2019 par: Simon Lechat

Quand on évoque le racisme et le cinéma humoristique francophone, il est fréquent d'entendre que le cinéma actuel serait trop polissé ou plutôt trop politiquement correct. En effet, lorsqu’on évoque des films anciens comme Rabbi Jacob, c'est presque devenu un refrain d'entendre des phrases du type :« comment osaient-ils ? » ou « maintenant on ne pourrait plus dire de telles choses ».

Est-il donc vrai de dire qu'on n'accepte plus ce qu'on acceptait il y seulement 20 ou 30 ans encore ? C'est ce à quoi ce court article va tenter de répondre par une comparaison non-exhaustive de films anciens et récents qui traitent de la question du racisme.

Film culte pour beaucoup, Rabbi Jacob, réalisé par Gérard Oury avec Louis de Funès en rôle phare, serait selon certains la preuve d'un rétrécissement de l'humour acceptable. Pour les quelques malchanceux à ne pas avoir vu ce film sorti en 1973, l'histoire raconte les péripéties d'un riche industriel français, Victor Pivert joué par de Funès, qui se trouve malgré lui traqué par les barbouzes d'une dictature arabe imaginaire. Pivert partage sa fuite avec le principal opposant à cette dictature. Pour échapper à leurs ravisseurs, ils se déguisent en rabbin et se cachent dans un quartier juif de Paris où Pivert retrouve son chauffeur qu'il avait licencié au début du film parce que celui-ci ne voulait pas travailler le jour du Shabbat.

Assurément, le film parle de racisme, mais plutôt qu’un humour raciste, il s’agit d'humour sur le racisme. Le ressort comique ne repose pas sur des clichés racistes, au contraire, c'est le caractère profondément raciste du personnage incarné par de Funès qui est tourné en dérision. Au début du film, il apparait comme profondément antipathique, pétri de certitudes et ne pouvant pas concevoir qu'on ne soit pas français et catholique, méprisant les étrangers, les juifs et les arabes. Toutefois au contact de l'opposant arabe et de la communauté juive de Paris, Pivert évolue dans ses convictions ce qui livre une fin évoquant une morale de tolérance qui est d'autant plus marquée que l'on y voit un arabe et des juifs s'entendre pour défendre la démocratie alors que le film est sorti juste après la guerre du Kippour.

Si le film Rabbi Jacob ne passe pas non plus à coté de certaines représentations caricaturales, il s'agit néanmoins d'un film dont le but parait clairement être de dénoncer l'absurdité profonde des préjugés racistes, le racisme du personnage de Pivert apparaissant comme grotesque et infondé. Avec plus de 7 millions d'entrées, le film fut un énorme succès en salle à sa sortie et il reste aujourd'hui très populaire auprès des plus jeunes générations.

Autre époque, autre succès commercial important, le film « Qu'est-ce qu'on a fait au fait au Bon Dieu ? » du réalisateur Phillipe de Chauveron a réalisé plus de 10 millions d'entrées. Le film raconte l'histoire d'un notable de province, Claude Verneuil, incarné par Christian Clavier. Catholiques et gaullistes, Verneuil et sa femme sont désespérés par les conjoints de leurs filles car tous sont issus de l'immigration. L'une est en couple avec un entrepreneur juif séfarade, une autre avec un avocat musulman et une autre avec un banquier d'origine chinoise. Ayant du mal à cacher leur racisme à leurs gendres, Verneuil et sa femme sont donc soulagés quand ils apprennent que leur cadette se fiance avec un catholique mais leur joie est de courte durée car leur futur gendre est noir. C'est le désespoir des époux Verneuil face à cette situation qui donne son nom au film.

Une partie du ressort comique du film parait semblable à celui de Rabbi Jacob. Un riche blanc, catholique et raciste comme personnage principal ne pouvant accepter d'autres visions du monde que la sienne. Le personnage joué par Clavier est pourtant légèrement différent de celui joué par de Funès car s'il partage les mêmes types de préjugés racistes, il a plus de mal à les assumer - du moins publiquement. De ce point de vue on pourrait dire que le film montre une positive évolution antiraciste de la société d'aujourd'hui, où certes le racisme n'a pas disparu mais il n'est plus permis d'en faire étalage. Certains diront que le film est même une ode à la tolérance car au final, Verneuil s'accommode, non sans mal, de ses beaux-fils et l'ensemble des protagonistes font la fête ensemble lors du mariage de la cadette des filles.

Dans une conférence disponible sur internet[1], le réalisateur et critique de cinéma Jean-Baptiste Thoret analyse le film différemment. Il voit mal comment le film pourrait lutter contre le racisme alors qu'il ne fait qu'aligner des clichés racistes tout au long du film car si le personnage de Verneuil est raciste, ses gendres le sont aussi. Lors d'une scène d'un repas en famille, on voit les trois gendres se lancer mutuellement des déclarations racistes. Thoret estime que ce qui permet à la famille Verneuil de dépasser la différence des origines n'est pas l'acceptation de l'autre, ou encore le dialogue et l'écoute, mais c'est le racisme comme socle d'identification commun.

Le racisme n'est pas combattu par l'intelligence ou par l'humour comme dans Rabbi Jacob. Non : ce qui permet de dépasser le racisme et la méfiance à l'égard de l'autre, c'est que dans le fond, tout le monde est raciste, ce qui rend finalement le racisme plus acceptable.

Ce racisme partagé par l'ensemble des protagonistes nous donne un film qui enchaine clichés racistes sur clichés racistes. Le ressort comique n'est pas comme dans Rabbi Jacob, de démontrer l'absurdité du racisme, mais de pouvoir constamment entendre des personnages se lancer des punchlines racistes à la figure.

Alors que le film semble vouloir promouvoir le fameux « vivre-ensemble », Thoron remarque aussi que le long-métrage ne représente positivement les gendres que quand ils se plient fort bien aux habitudes de leurs beaux-parents : ils boivent du vin, vont à la messe. Ainsi, les gendres ne sont acceptés que dans la mesure où ils acceptent les traditions du beau-père blanc et catholique. En résumé, le message du film pourrait être le suivant : oui au vivre-ensemble à condition de ne vivre que d'une seule manière, celle des « vrais » français.

Autre film du réalisateur Phillipe de Chauveron, A bras ouvert a quant à lui suscité davantage de critiques sur le racisme présent dans le film, tout en remportant un succès moins large au cinéma, accueillant, tout de même, un peu plus de 1 millions de spectateurs devant les écrans.

L'histoire met en scène une espèce d'avatar de Bernard-Henri Lévy, Jean-Etienne Fougeroles joué ici aussi par Clavier. Ce dernier vit dans une cossue banlieue parisienne à l'intérieur d'une immense villa avec un grand jardin. Sa vie change le jour où, alors qu'il défend les Roms lors d'un débat télévisé, son interlocuteur lui demande s'il serait prêt à en accueillir chez lui. N'osant se défausser, il accepte le défi et le soir même, à son grand désarroi - qu'il ne peut avouer - la famille rom d'un dénommé Babik débarque chez lui.

Le film ne semble avoir été conçu que pour pouvoir aligner des poncifs que ne renierait pas l'extrême-droite. Les intellectuels de gauches qui défendent les Roms ou les migrants ne sont que de riches hypocrites mangeant du homard à la table des députés (sic). L'art contemporain, pratiqué par la femme de Fougeroles, n'est qu'un ramassis de supercheries ridicules. Quant aux Roms, ils sont sales, sans emplois, voleurs, machos et entre deux chasses à la taupe, ils n'hésitent pas à refouler eux-mêmes d'autres Roms espérant s'installer chez les Fougeroles. Là aussi le racisme, la haine et le repli apparaissent comme le ciment entre les communautés vivant en France.

Pour éviter de ne renvoyer qu'une image négative de ses personnages, le film se finit par le mariage du fils des Fougeroles avec la fille de la famille de Babik. De la même manière que dans Qu'est-ce qu'on a fait Bon Dieu, le racisme de tout le film s'oublie par une grande fête à la fin du film. Comme s'il suffisait juste d'un bon gueuleton pour faire oublier toutes les tensions politiques qui traversent une société.

Au regard de la comparaison entre ces trois films il n'est pas juste de dire qu’on ne peut plus rien dire au cinéma. Le refus d'accepter les critiques contre des films jugés racistes est peut-être autant le signe d'un refus de la lutte contre le racisme qu'un signe encourageant des capacités de mobilisation anti-racistes.

S'il n'est pas neuf d'aborder le racisme au cinéma, c'est peut-être la manière de le faire qui a changé. Dans Rabbi Jacob, on se moque d'un bourgeois catholique et raciste. Dans Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu et A bras ouvert, on a plutôt le sentiment de rigoler avec l'extrême-droite et dans une époque où cette dernière progresse un peu partout, on peut légitimement se demander si des films comme ceux de Phillipe de Chauveron ne renforcent pas cette dernière.

 

 


[1]THORET Jean-Baptiste, La France intouchable., https://www.dailymotion.com/video/x3nnuja 

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