Quand les ONG dépassent les bornes ...

Rédigé le 22 juin 2012 par: Benjamin Petteau

Certaines ONG utilisent la puissance des médias sociaux afin de susciter un ralliement de masse à leur action, quitte à véhiculer une version simplifiée de la réalité. Les actions visant à susciter l’intervention de la communauté internationale au nom de la responsabilité de protéger n’échappent pas à cette tendance. Analyse à la lumière des campagnes controversées menées récemment par Invisible Children’ et ‘Avaaz’. Comme tout message, celui des ONG mérite d'être lu avec esprit critique.

‘Kony 2012[1]’. Depuis le lancement de sa campagne virale, l’ONG américaine ‘Invisble Children’ a (re)mis les exactions commises par la ‘Lord Resistance Army’ en Ouganda sur le devant de la scène[2]. En l’espace de quelques jours, la vidéo  a été visionnée par des dizaines de millions d’internautes, jouant à plein l’effet démultiplicateur des réseaux sociaux. Réalisée comme un pitch de campagne électorale, elle présente l’objectif que s’est assigné ‘Invisible Children’ pour l’année 2012 : faire arrêter Joseph Kony. Il s’agit de mobiliser l’opinion publique internationale afin que les gouvernements sortent de leur mutisme et interviennent militairement au côté de l’Ouganda. ‘Invisible Children’ en est convaincue : si le monde en avait connaissance, les crimes commis par la LRA ne resteraient pas impunis et son leader serait mis hors d’état de nuire. En cette année d’élection présidentielle américaine, le moment est propice pour obtenir des engagements des partis en campagne.

Une campagne au retentissement médiatique sans précédant…

Et les résultats me direz-vous ? Bien que l’objectif ultime – l’arrestation de Joseph Kony – n’ait pas encore été atteint à ce jour, la campagne jouit d’une énorme visibilité médiatique. Sur le plan politique, l’ONG a réussi à mettre la problématique à l’ordre du jour des assemblées législatives américaines et de l’administration Obama. Les Etats-Unis se sont engagés à poursuivre leur présence militaire symbolique en Ouganda. Depuis novembre 2011, une centaine soldats issus majoritairement des forces spéciales y est présente, exerçant principalement un rôle de conseil auprès des forces armées ougandaises.

…qui suscite de nombreuses critiques

En dépit de son impact médiatique, la méthode utilisée par ‘Invisble Children’ n’en suscite pas moins de nombreuses interrogations et critiques. La vision de la problématique suscitée par la LRA est simplifiée à outrance pour la rendre compréhensible par le plus grand nombre. La campagne de l’ONG insiste sur les exactions commises par la rébellion en Ouganda, alors même que Kony et ses sbires n’y officient plus depuis plusieurs années. Suite à l’échec des négociations de Juba en 2008[3], la LRA s’est dispersée sur une zone couvrant le Sud-Soudan, la République Centrafricaine et le nord de la République Démocratique du Congo. Jouant la carte des rivalités régionales, elle sévit auprès des populations civiles sans être véritablement inquiétée. L’arrestation de Joseph Kony et sa traduction devant la Cour Pénale Internationale revêtiraient une importance symbolique forte, mais elle ne marquerait pas, loin s’en faut, la fin des exactions commises par les combattants de la LRA. L’intervention militaire réclamée par ‘Invisible Children’ n’est que le point de départ d’un long processus – impliquant actions civiles et militaires - en vue de mettre un terme aux exactions et de régler les séquelles laissées par la rébellion. Ce processus implique une coopération régionale renforcée, la poursuite des infractions commises par la LRA, la réinsertion des personnes enrôlées de force et le retour des populations déplacées.

Le message simpliste et manichéen véhiculé par la campagne ‘Kony 2012’ fait largement abstraction de cette réalité complexe. En cette année électorale, l’administration Obama se devait de répondre favorablement à la pression de l’opinion publique. Sa politique d’intervention s’en sort renforcée et légitimée au nom d’un idéal louable largement partagé. Mais, les récentes découvertes de vastes réserves d’hydrocarbures dans la région des grands lacs et l’omniprésence de la Chine en Afrique Centrale n’est sans doute pas étrangère à l’envoi de soldats américains pour soutenir un régime allié de Washington. Une nouvelle fois, se pose la question des motivations réelles qui poussent un état à intervenir militairement au nom de la responsabilité de protéger. Ou, dit autrement, l’administration Obama aurait-elle été aussi prompte à intervenir, en l’absence d’intérêts géostratégiques et économiques ? 

Instrumentalisation de la R2P

Le risque d’instrumentalisation de la responsabilité de protéger à des fins autres que celles qui lui sont assignées est une réalité. A cet égard, le rôle de la société civile, et plus particulièrement des ONG, n’est-il pas veiller à ce que le recours à la responsabilité de protéger ne soit pas détourné de son objectif initial : assurer la protection des populations civiles contre les crimes de droit international humanitaire, quand cette protection n’est pas assurée par l’état dont elles sont ressortissantes? Dans le cas de la LRA, une nouvelle intervention armée pourrait même s’avérer contre-productive et nuire à la protection des populations civiles. Lors de la dernière offensive menée conjointement par les armées congolaise, ougandaise et sud-soudanaise, avec l’aide des Etats-Unis, la LRA a mené plusieurs opérations de représailles à l’égard des populations civiles. Résultat ? Plus de 800 victimes civiles et des centaines de personnes enrôlées de force par la LRA. D’un point de vue militaire, l’opération fut un échec. Malgré quelques succès engrangés, elle n’a pas empêchée la LRA de continuer à opérer dans la zone dite des trois frontières (Sud-Soudan, RDC et Centrafrique). Une nouvelle offensive contre la LRA nécessiterait une coopération accrue des états concernés et une plus grande protection des populations civiles contre les inévitables représailles. La composition de la LRA représente une difficulté supplémentaire. Selon Oxfam, Joseph Kony est entouré d’un groupe de 150 à 200 combattants. Le reste de ses poursuivants se compose de personnes enlevées ou enrôlées de force. Une action militaire ferait d’inévitables victimes collatérales parmi ce deuxième groupe.

Se pose alors la question suivante : en plaidant pour une intervention armée, la campagne ‘Kony 2012’ ne se trompe-t-elle pas d’objectif ? C’est en substance la critique formulée par la représentante spéciale du Secrétaire Général de l’ONU pour les questions liées à l’enfance et les conflits armés, Radhika Coomaraswamy. Au lieu de plaider pour une intervention armée, Invisible Children aurait été mieux inspirée de concentrer ses efforts sur le financement de la réinsertion des enfants soldats, enrôlés de force par la LRA.

Slacktivisme/clicktivisme 

Outre les questions d’ordre éthique suscitées par cette campagne, des doutes demeurent sur la capacité d’Invisble Children à mobiliser ses supporters dans la durée et pour des actions dépassant le simple soutien via internet. Si manifester son soutien via Facebook ou Twitter est une chose, traduire celui-ci en un véritable activisme de long terme en est une autre. Le 20 avril dernier, les supporters du monde entier étaient invités à participer à une opération visant à couvrir les murs des villes d’affiches, de slogans et tout autre signe à l’effigie de Kony. Malgré sa large couverture médiatique, l’opération ‘cover the night ‘ essuya un échec relatif. Et l’on reparle de ‘slacktivisme’ ou ‘clicktivisme’. Deux néologismes anglais visant cette nouvelle forme d’activisme mou né avec l’apparition d’internet. Devenir activiste en un simple click, en signant une pétition, en s’inscrivant sur un groupe Facebook dédié à une cause humanitaire. Embrasser une cause qui est dans l’air du temps, dispose d’une grande visibilité médiatique, mais qui sera oubliée aussi vite qu’elle n’est apparue. La responsabilité de protéger n’échappe pas à cette tendance lourde.

Chef de file du slacktivisme, selon ses détracteurs, Avaaz – la ‘voix’ en Persan – se définit comme ‘une mouvement mondial en ligne qui donne aux citoyens les moyens de peser sur les décisions politiques partout dans le monde’. Sa raison d’être? Agir, via les médias sociaux, sur toutes thématiques d’intérêt général : la dénonciation de l’homophobie institutionnalisée en Ouganda, la lutte d’Anna Hazare contre la corruption en Inde, l’opposition au rachat de BSkyB par le groupe Murdoch, etc. Au gré de son engagement en faveur des révoltes du printemps arabe, le rôle d’Avaaz a subi une évolution majeure. L’ONG ne se contente plus de mobiliser l’opinion publique mondiale via ses pétitions, de lever des fonds et d’organiser des campagnes en faveur de ses thématiques. Elle joue désormais un rôle actif sur le terrain. C’est le cas en Syrie où Avaaz a pris fait et cause pour les mouvements d’opposition. Depuis l’éclatement de la rébellion, l’ONG a tissé un réseau de contacts parmi les membres de l’opposition syrienne. Afin de briser le black-out de l’information organisé par le régime Assad, Avaaz a livré du matériel de communication moderne aux rebelles, les a entrainés à son maniement et relaie, auprès des médias étrangers, leurs déclarations et leurs images prises sur le terrain (sans véritable contrôle des sources).

Ses détracteurs accusent Avaaz de prendre fait et cause pour l’opposition syrienne, sans faire preuve d’esprit critique. Tout comme elle l’avait fait pour la Lybie, l’ONG prône l’intervention armée contre le régime syrien – via l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne – sponsorisée par la communauté internationale. Cette position tranchée fait fi de la complexité de la situation syrienne. Une intervention militaire, à l’instar de celle intervenue en Lybie, pourrait s’avérer contre-productive : déstructuration de l’état syrien, propagation de violences interconfessionnelles, déstabilisation régionale, etc.

Ne vous méprenez pas quant à mon opinion : les crimes commis par le régime Assad, tout comme ceux de la LRA, devront être poursuivis et sanctionnés par la justice internationale. Mais, dans ces deux cas, l’intervention armée prônée par Avaaz et Invisible Children au nom de la responsabilité de protéger s’avère être une solution plus délicate qu’il n’y paraît au premier abord. D’où la nécessité d’être critique et d’informer l’opinion publique de manière objective. Ces ONG réalisent un travail important de conscientisation des citoyens. Leurs campagnes jouissent d’une diffusion sans précédent et façonnent l’opinion publique occidentale comme jamais auparavant. A elles d’en être conscientes et de ne pas en abuser.

 


[2] Voir à ce propos Malchair Laure, L’armée de résistance du Seigneur terrorise le coeur de l’Afrique (www.bepax.org

)

[3] Entre juillet 2006 et avril 2008, des négociations de paix furent organisées entre les autorités ougandaises et la LRA dans la capitale du Sud-Soudan, Juba. L’objectif était de mettre un terme à la rébellion vieille de vingt ans. Celles-ci débouchèrent sur un cessez-le-feu, mais se soldèrent en définitive par un échec suite au refus de Joseph Kony de signer l’accord de paix.

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