Sunnites, chiites, Gaulois, … dans l'unité «Chevalier du Roi », on est belge !

Rédigé le 17 juin 2016 par: Anne-Claire Orban

Depuis 2005, l'unité Scouts & Guides « Chevalier du Roi » accueille les animés tous les dimanches du mois. Membre des Guides et Scouts pluralistes de Belgique, l'unité tient à son caractère musulman mais reste ouverte aux personnes de toutes convictions. Cette unité joue un rôle important dans l'apaisement des conflits identitaires au sein de la communauté islamique.

Rencontrés au cours du mois d'avril, les animateurs et leur chef d'unité m’accueillent, le sourire aux lèvres. Un bref moment de doute lors des présentations est vite résolu : « Ici, on ne se sert pas la main entre  hommes et femmes ». Premier code culturel déchiffré, la discussion peut commencer. L'unité scoute « Chevalier du Roi » est une unité musulmane. Elle tient à ce caractère religieux. Pour l'instant, tous les animés et animateurs sont de confession musulmane, mais les équipes sont ouvertes aux catholiques, juifs, athées, ...

Pluralisme religieux au quotidien

Lors des prières islamiques, aucun n'est tenu de s'allier au recueillement. Pour des raisons pratiques de surveillance et sécurité, l'enfant ne désirant pas se joindre au mouvement, doit toutefois rester proche du groupe. Seuls des moments de recueillements islamiques sont organisés, l'unité étant musulmane. Il n'est pas défendu que l'un ou l'autre, durant ces moments, se recueille à sa manière (ou pas), selon sa conviction. L'unité rassemblant tant des animés sunnites que chiites, les différences se marquent lors de ces moments de prière par les gestes posés. C’est le seul moment où l'identité religieuse est visible.

Question alimentation, l'unité se tourne vers le végétarien. Non pas pour éviter les conflits quant aux interdits et rituels alimentaires mais bien pour sensibiliser les enfants à une consommation responsable. Ils travaillent pour ce faire avec l'asbl « AgiTaTerre » qui les aide à élaborer des menus complets, respectant les aliments de saison, de proximité et sans pesticide. L'unité étant pluraliste, le choix du végétarien pourrait  a priori s’expliquer pour des raisons de facilité : aucun interdit dans le végétarien, ce qui évite tout conflit lié à l’alimentation. Mais il n’en est rien, le choix de ce type d’alimentation est justifié par le désir d'éduquer les enfants à un type de consommation responsable et sain. Le religieux reste en dehors de cela.

En ce qui concerne les fêtes religieuses, l'unité célèbre évidemment les fêtes musulmanes de l'Aid el Fitr et Aid el Kebir, avec la pleine dimension religieuse, mais des activités sont également prévues pour célébrer Noël et Pâques, alors dans leur dimension culturelle et non religieuse. Les  animateurs profitent de ces occasions pour expliquer aux animés l'importance de ces fêtes dans la société belge. Ils n'abordent pas les aspects religieux de ces fêtes mais reconnaissent que ces dernières font partie de l'histoire de Belgique qu'il convient de respecter.

Les Gaulois, pas plus belges que les autres

L'unité « Scouts&Guides Chevalier de Roi » met un point d'honneur à valoriser l'identité belge. Ils refusent l'opposition trop souvent faite entre « les belges » et « nous ».

« Et si « ils » sont belges, vous êtes quoi vous ? » demande le chef d'unité aux jeunes. « Alors là, ils savent pas trop quoi répondre ! Des parents qui n'ont pas fait le travail identitaire, comment voulez-vous qu'ils donnent une bonne base aux enfants ? Il faut qu'ils comprennent qu'ils sont belges et musulmans, c'est ça leur identité ! Pas Juste musulman ! C'est ça qu'il faut dire aux enfants !» s'insurge-t-il.

Chose peu anodine, le nom même de l’unité fait référence à l’identité nationale. Derrière « Chevalier du Roi », il faut entendre « tous derrière le roi de Belgique », « juifs, chiites, chrétiens, sunnites, athées, … tout le monde derrière le même drapeau ! »

De plus, les animateurs accordent beaucoup d'attention à ce que le qualificatif de « belge » ne soit pas utilisé pour qualifier la population blanche catholique de Belgique. Être belge est une identité politique et nationale, l'identité de base pour tous. Pour parler de la population blanche de tradition catholique, le chef d'unité préfère parler de « Gaulois ». Tant les « gaulois » que les « musulmans » sont belges. Ils ont les mêmes droits et sont tenus au respect  des traditions du pays, notamment par la célébration des fêtes catholiques, devenue culturelles. L'unité y accorde beaucoup d'importance et les animateurs tentent de faire mûrir ce sentiment chez leurs animés.

La philosophie de l’unité s’illustre par ce travail de reconnaissance des identités multiples. L’enfant doit comprendre qu’il est belge, sans pour autant renier ses origines familiales. Se sentir belge, sans hiérarchie d’origine, de couleur, de classe sociale, est perçu comme le socle de base pour se construire en tant que citoyen en Belgique.

L'unité touchée par des conflits internationaux ?

On peut se demander à quel point l’unité scoute subit l’impact des conflits internationaux, opposant sunnites et chiites. D’après les animateurs, certains enfants n'osent pas affirmer leur identité religieuse et préfèrent ne pas mentionner dans quelle branche de l’islam ils s’inscrivent. Les chefs travaillent à ce que  ces enfants n’éprouvent pas de crainte à s'affirmer.

« Il faut que les enfants osent affirmer leurs différences, tout en reconnaissant qu'ils sont belges ! Ils doivent comprendre qu'ils peuvent avoir des amis sunnites et chiites, c'est pas grave. On est là pour s'amuser ensemble et par pour faire du conflit » raconte l’un d’eux.

Sans pour autant mettre en avant l’identité religieuse, les animateurs insistent donc pour que ne soit pas cachée l'appartenance chiite ou sunnite au sein de l’unité ou en tout cas, que cette identité religieuse ne se révèle pas être source de peurs et de conflits. Ils touchent là pourtant à une corde sensible au sein de la communauté chiite. Certaines personnes rencontrées auparavant émettaient de réelles craintes quant à l'idée que leur identité religieuse ne soit affirmée (notamment face à la montée du wahhabisme dont certaines branches développent une réelle haine anti-chiite). L’unité ici va plus loin :

« Qu’on arrête de parler des différences sunnisme/chiisme. Si on parle de ça, on n’avance pas ! Il faut sortir de cet engrenage et ne plus discuter de cela. Ça ne mène à rien. Dans l’unité, on dépasse ce clivage, on dépasse tout ça ! Certains diront que l’on fait un travail de mécréants car on met l’identité religieuse derrière l’identité belge commune, mais il faut dépasser tout ça, ça ne mène à rien » confie le chef d’unité.

Les animateurs poussent les enfants à dépasser la division entre communautés islamiques. Dans l’unité, l'appartenance sunnite ou chiite n'est que secondaire.

Raccrocher à la citoyenneté

Les animateurs l’admettent, ils ont déjà rencontré des jeunes se posant en opposition au système belge en avançant la rhétorique bien connue des complotistes : « ils sont contre nous, le système est contre nous ». Derrière cela se trame l'idée qu'il faut construire des réseaux parallèles et sa propre justice puisque le système belge veut leur malheur. Lorsqu'un tel cas se pose, les animateurs font un réel travail de « raccrochage » de ces jeunes à l'état de droit belge. Ils leur expliquent leurs droits, l'importance de porter plainte, l'importance de se faire entendre par des voies démocratiques, l'importance de manifester dans le cadre légal, etc.

« Et si quelqu'un te vole ton Ipod. Tu vas le frapper ? Oui mais si il a un frère qui est plus âgé, il va venir te frapper ! Et puis, ça s'arrête où ? Ça continue comme ça jusqu'où ? Non. Si quelqu'un vole ton Ipod, tu vas porter plainte à la police. La police, ils sont avec toi aussi. Ils ne sont pas contre toi... et puis tu iras en Justice contre lui. La Justice c'est la même pour tout le monde, il faut que tu passes par la Justice. C'est la seule façon de régler les conflits ! »

Lorsque l'on sait qu'un moyen pour séduire les jeunes au discours islamiste violent est notamment la rupture de liens familiaux, amicaux et l'entretien d'une rhétorique complotiste visant à renforcer le sentiment de discrimination et d'injustice de la population arabo-musulmane, on peut dire que l'unité fait un réel travail de sensibilisation à la «citoyenneté  ». En luttant contre le repli identitaire et en raccrochant les jeunes à l'état de droit et à leur identité belge, l'unité crée des ponts entre des réseaux posés en totale opposition dans le chef de ces jeunes. Les animateurs effectuent un travail de conscientisation et de réflexion sur la conciliation des différentes identités : religieuse, culturelle, nationale, … Travail qui prend tout son sens dans une société où les différentes communautés, tant majoritaire que minoritaires, sont séduite par l’entre-soi et le repli identitaire. 

                                                                                ***

En rassemblant des musulmans de toutes tendances (sunnites et chiites) et de toutes cultures (turcs, marocains, pakistanais, libanais, guinéens,…), en tentant de redonner aux jeunes la confiance en nos institutions belges et en luttant contre le phénomène de repli identitaire, l'unité « Chevalier du Roi » incarne un bel exemple de « vivre ensemble ». Plus que dans d'autres unités scoutes ou guides, c'est l'apprentissage de la citoyenneté qui est mis en avant. Avant tout, les enfants sont belges, sans hiérarchie. Ils jouissent tous des mêmes droits et devoirs. Les combats ne sont pas à mener entre courants religieux ou origines nationales, mais bien ensemble, en reconnaissant et respectant nos particularités, nos identités multiples. Ensemble pour plus de justice sociale et d'égalité entre tous les êtres humains. A nos yeux et au vu des conflits internationaux notamment au Moyen-Orient, des unités scoutes musulmanes comme « Chevalier du Roi » incarnent de réels alliés dans le travail pour l'apaisement des conflits identitaires qui divisent la population belge. Merci à eux ! 

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