Quand BePax prône un tourisme réellement responsable …

Rédigé le 29 mars 2010 par: Nicolas Bossut

Durant 12 jours, en avril 2009, une délégation de BePax et de Justice et Paix a arpenté les routes de Palestine. Elle a visité les villes et villages de la Haute Galilée, de Cisjordanie, du Golan. Elle a rencontré les associations de terrain, les responsables religieux, les responsables de la société civile. Durant 12 jours, notre délégation a été au cœur d’un conflit qui déchire le Moyen-Orient depuis presque 100 ans.

Date : 29 mars 2010

Durant ces 12 mêmes jours, des milliers de pèlerins ont convergé vers la Terre Sainte, des dizaines de milliers de touristes ont foulé du pied cette terre déchirée. Combien d’entre eux peuvent-ils se targuer d’avoir établi un lien avec les populations locales ? Combien d’entre eux peuvent-ils affirmer s’être mis au courant de l’actualité du conflit israélo-palestinien ? 

Le contraste pour notre délégation a été saisissant. S’intégrant dans une dynamique citoyenne et responsable, notre voyage a été l’occasion d’une véritable démarche de paix, de rencontre des peuples. Le spectacle des groupes de pèlerins ou de touristes dirigés par les tours opérateurs occidentaux et israéliens les a marqués. 

Un monopole israélien du tourisme en Terre sainte ?

Pour la plupart, les voyages organisés ne s’arrêtent pas dans les villes cisjordaniennes ou gazaouies. S’ils le font, comme à Bethléem, les cars climatisés arrivent, déposent leurs clients face à la Basilique de la Nativité, lieu emblématique du christianisme, et les récupèrent aussi vite que possible. Pas le temps pour ces visiteurs éclairs de se promener au-delà de la place face à la Basilique, pas le temps de s’arrêter pour manger un bout, pas le temps d’acheter un souvenir, pas même le temps de saluer un autochtone. Il faut vite repasser à l’ouest du Mur !

Dans un contexte où le développement économique de la Palestine se trouve déjà fort limité par les nombreuses restrictions imposées par Israël à la circulation des personnes, des biens et des services, les petites rentrées financières que pourraient fournir ces touristes aux habitants de Bethléem et des autres villes palestiniennes seraient pour eux une bouffée d’air. Elles offriraient, outre cet argent, autant d’occasions de valoriser un folklore, une culture et une histoire multiséculaires souvent dénigrés à des fins politiques.

En se camouflant derrière des impératifs de sécurité, les tours opérateurs posent en réalité un acte politique fort, un acte qui installe les Palestiniens dans l’image qu’on leur a collée à la peau. Les Palestiniens sont un non-peuple. Ils n’existent pas. On ne les voit pas. On ne les entend pas.

En acceptant cette manière d’agir, les employés des tours opérateurs et les visiteurs qui font appel à leurs services soutiennent cette vision du monde. Ils prennent leur part de responsabilités dans les souffrances d’un peuple qui mériterait qu’on lui accorde enfin la place qu’il mérite.

BePax, soutenu par BePax International[1], appelle à un tourisme responsable en Palestine. Un tourisme plus juste et moralement éthique est l’affaire de chacun d’entre nous. 

Un autre tourisme est possible

Considéré, avec le tourisme solidaire et le tourisme équitable, comme un mode de tourisme alternatif, le tourisme responsable a pour objectif, entre autres, le développement économique et l’épanouissement des populations locales, à travers notamment une implication dans l’économie locale et une rencontre authentique entre les voyageurs et les populations locales. Dans le cas d’un voyage en Israël, le choix du tourisme responsable peut se poser comme un acte de solidarité, mais il est également et surtout un acte politique : qui organise le parcours, qui décide des rencontres, combien de versions de l’histoire seront présentées, sont autant de questions qui méritent d’être posées avant le départ.

Il existe plusieurs initiatives de tourisme responsable concernant la région du Proche-Orient. Le projet de BePax et Justice et Paix a voulu s’inscrire dans cette démarche, en particulier selon les principes contenus dans le « Code de conduite »[2] proposé par l’Initiative palestinienne pour un tourisme responsable.  Ce réseau d’associations encourage les pèlerins et les touristes à inclure des villes et villages palestiniens dans leur itinéraire afin de permettre une distribution plus équitable des revenus du tourisme dans la région, d’aller à la rencontre des populations palestiniennes. Le réseau appelle également les populations locales à dépasser la vision étroite d’exploitation des touristes pour que les visites deviennent une opportunité d’échanges culturels, sociaux et humains.

Dérives possibles du tourisme responsable

Notre prise de position se défend d’un angélisme innocent et peut-être même inopportun. Le tourisme responsable connaît lui aussi ses dérives.

Des centaines de milliers de jeunes arpentent chaque année, sac au dos, les contrées les plus lointaines du globe. Ces jeunes pourraient être les archétypes de ce fameux tourisme responsable. L’aventure est leur seul guide. Ils veulent aller à la rencontre de l’autre, atteindre une certaine authenticité que le tourisme de masse ne semble pas être en mesure de leur offrir. Cette démarche s’apparente presque à une quête de sens.

Pourtant, la réalité semble bien différente. À la recherche de soleil et d’exotisme, la plupart partent sur les routes avec pour seule bible les mêmes guides touristiques qu’on peut trouver dans toutes les librairies de la planète. « Le décalage, visuel et culturel, entre populations locales et visiteurs, entre ceux qui triment et ceux qui sont là pour s'amuser » est alors édifiant. « Au restaurant, dans le bus, sur la plage, chacun reste dans son coin. Les touristes dépensent les devises, les habitants sont là pour en gagner. Le seul point de contact entre eux, c'est l'échange d'argent, pas le dialogue des cultures.[3] »

Avec ces vacances, ces jeunes pourraient penser s’inscrire dans une certaine continuité du mouvement hippie mais, alors que leurs aînés cherchaient dans ces voyages et dans la sagesse des autres cultures un sens à leur existence, leurs benjamins se contentent d’y chercher des divertissements éphémères. La rencontre avec un ermite ou un lama a le plus souvent été remplacée par un apéro face à la basilique ou face au temple.

« Et quand tout le monde se réfère au même guide de voyage, le parcours initiatique individuel vire très vite au voyage organisé… ». La plupart « suivent scrupuleusement ce qui est écrit dedans… au point d'exclure tout le reste. Tout le monde se retrouve aux mêmes endroits. Restent de rares courageux qui prennent les bus locaux et cherchent des rencontres.[4] ».

L’équilibre est donc à trouver autre part. Le tourisme responsable, au-delà du simple fait de fréquenter les restaurants, les marchés et les transports locaux, c’est avant tout mieux comprendre la culture de la région qu’on visite. Le tourisme responsable, c’est faire le pari d’une immersion périlleuse dans la société de l’autre, d’une immersion qui permette un regard privilégié sur la réalité historique, sociologique, etc… Cet échange-là est infiniment plus précieux qu’un échange commercial dans lequel la part d’humain reste relativement faible.

Cependant, « l’appétit de culture ne peut justifier qu’on reste aveugle à la pauvreté rencontrée sur le chemin qui conduit aux sites les plus prestigieux[5] ». Le touriste responsable ne peut faire l’économie d’un regard critique sur la société moderne.

Position de BePax

BePax veut faire lui aussi le pari de ce tourisme-là. Nous nous prononçons pour un tourisme responsable qui ne se résume pas au croisement éphémère d’individus. Pour nous, le tourisme responsable doit véritablement être l’occasion d’un enrichissement mutuel dans le respect de la culture de l’autre, un enrichissement qui permette à chacun de sortir grandi de la rencontre avec l’autre. Pour cela, touristes et prestataires locaux doivent réellement s’investir dans la préparation du voyage qui n’est plus une parenthèse dans la vie du voyageur mais, au contraire, un véritable cheminement.

BePax insiste également sur l’importance pour le voyageur de témoigner de ses expériences. Il devient ainsi un ambassadeur informel du pays qu’il vient de visiter et qu’il contribuera à faire connaître. Le voyageur devient un porte-voix qui démultiplie les chances de promouvoir la paix et le respect mutuel entre les peuples.

Nous appelons au développement de ce tourisme responsable aussi bien en Palestine que dans toutes les régions du monde. BePax appelle dès lors les tours opérateurs et les voyageurs à se joindre à son initiative et à soutenir concrètement un tourisme réellement responsable !



[1] Lors de la consultation annuelle des sections membres du réseau BePax International, les 6, 7 et 8 mai derniers, BePax a proposé que les principes du tourisme responsable soient systématiquement observés par les sections membres de BePax qui organisent des pèlerinages de solidarité en Terre Sainte, et que cette initiative fasse également partie des thèmes défendus par les campagnes de solidarité contre l’occupation israélienne que certaines sections organisent.

[2] http://www.atg.ps

[3] GUILLOT C., L’authenticité clés en main, in Le Monde 2, 10 juillet 2009

[4] Ibidem

[5] DECHAMBRE A., Tourisme alternatif et responsable : un exemple dans la région de l’Aïr au Niger, in http:// www.esmamag.com. 

eventIcon

Prochains évènements

11/12/2018, Conférence-débat, une organisation de BePax

Conférence - Antisémitisme : Quand la logique antisystème réactive les anciens schémas

12/12/2018, Conférence-débat, une organisation de BePax

Conférence-débat : Quand la pudeur devient prosélyte : religion et mixité

Voir tous les évènements