Théories du complot, poubelle de la démocratie ? Enjeux d’un nouvel universalisme

Rédigé le 20 septembre 2013 par: Hervé Narainsamy

Théories du complot, complotisme, conspirationnisme : ces phénomènes sont-ils les nouvelles maladies dont nos démocraties doivent guérir ? Dans quelle mesure le régime complocratique est-il révélateur de la physique sociale propre à nos démocraties ? Quel universalisme reste-t-il à ce que l’on pourrait appeler les nouvelles communautés de la peur ? Dans quelle mesure faut-il reconquérir nos imaginaires ? Autant de questions que nous traverserons dans les lignes qui suivent.

Définitions de complologie :

Quelques définitions pour commencer : les théories du complot sont ces récits qui postulent l’existence de « projet ou manœuvre concerté(e) en secret pour nuire à la sûreté de quelqu’un ou d’une institution » (Le Petit Robert) [1] . Le complotisme serait de son côté l’attitude consistant à imaginer des complots systématiquement, donc partout, tout le temps (exemple : la théorie du grand complot américano-sioniste). Le conspirationnisme, quant à lui, serait « l’attitude consistant à substituer abusivement à l’explication communément admise de certains phénomènes sociaux ou événements historiques, un récit alternatif qui postule l’existence d’une conspiration »[2] (exemple : la théorie selon laquelle la tuerie de Newtown n’a pas eu lieu).

Contre toute complophobie intempestive[3], disons-le d’emblée : l’Histoire foisonne de complots avérés, des petits et des grands. Émettre l’hypothèse d’une machination n’est donc pas forcément irrecevable a priori. Ajoutons également que ni le complotisme, ni le conspirationnisme ne sont des phénomènes neufs. Ce qui semble nouveau, c’est peut-être l’impression d’une prolifération de ceux-ci et, également, l’attention accrue qu’on leur porte.

Il existe, en complologie, une première approche qui a assez bonne presse aujourd’hui : l’approche clinique. La tendance complotiste/conspirationniste ayant, comme le dit Garrigou, « une mauvaise réputation épistémologique »[4], cette approche consistera à en réduire l’analyse à un diagnostic de type psychopathologique[5]. Or, même si le phénomène a en partie à voir avec la peur et, a fortiori avec la peur de l’Autre, le défaut est ici de n’entendre cette peur que sous l’angle de la pathologie, ce qui conduit alors cette approche à une paralysie critique. Il existe une seconde approche, plus intéressante selon moi, et qui conduit à interroger les soubassements socio-politiques du phénomène.

Désenchantement politique, néolibéralisme et complocratie

A propos de l’atmosphère complocratique contemporaine, Frédéric Lordon écrit qu’il s’agit d’un « symptôme nécessaire d’une dépossession politique » [6]. Je crois qu’on peut envisager la complocratie régnante comme le symptôme de la fin d’un monde ou comme le « géométral de l’ensemble des fins que nous traversons »[7]. D’où aussi cette touche de millénarisme qui accompagne généralement le phénomène[8]. La complocratie est peut-être bien le terme d’un désenchantement qu’il s’agit de comprendre.

Pour le dire simplement, le désenchantement que catalysent aujourd’hui nos obsessions complologiques est avant tout politique. Pour combien de citoyens, en effet, celle-ci est-elle encore synonyme de « salut », de sens ou de valeurs ? Frank Pierobon parle d’une « […] pénurie d’un sens politiquement commun, d’un sens à partager qui fonde le sens de toute une communauté – et qui fasse vivre les hommes en communauté pourvoyeuse de sens […] »[9]. Depuis le début du XXe jusqu’à nos jours, nous assistons en fait à un processus continu de déliquescence politique ainsi qu’à des déconstructions sociales en série – « brique par brique »[10].

Aussi, les mutations de fond qu’a connues la physique sociale en démocratie ces vingt dernières années permettent de comprendre ces « fins » auxquelles nous assistons ainsi que les utopies qui gouvernent aujourd’hui les peuples. Les Trente glorieuses n’ont pas eu le temps de nous guérir des abîmes qu’ont ouverts les catastrophes humaines qui les ont précédées. La relance s’est vu rattrapée par toute une série de crises économiques, dans les années 70-80[11], qui ont sonné la fin de l’Etat-providence, désormais présenté par les néolibéraux comme l’une des dérives du démocratisme. À leurs yeux, l’Etat-providence et son souci de justice sociale n’est plus apte à quoi que ce soit sinon à rendre les démocraties occidentales ingouvernables[12]. Il devient pour eux synonyme d’une tyrannie du collectif exercée sur l’ « ordre juste » des calculs individuels : la démocratie est désormais ce qui « […] détruit le marché et les relations de concurrence qui sont les plus à même de faire valoir les solutions les plus efficaces »[13].

Pour la rationalité néolibérale, il s’agit d’étendre le marché (et donc l’absolue liberté individuelle) à toutes les dimensions de l’existence humaine. Désormais, ce sera donc le calcul et la concurrence qui doivent relier les individus au monde qui les entoure : « C’est l’autre ou moi »[14] devient alors l’unique norme collective. La dérégulation néolibérale se présente ainsi comme la désincarcération de l’ordre juste des libertés égoïstes par rapport à toute encombrante justice sociale[15]. C’est pourquoi, comme l’écrit Michaël Foessel, les états contemporains semblent happés par un état de nature (Hobbes) international tissé d’une multitude de violences systémiques[16].

Etat de nature et solidarité de la peur

Dans un tel état de nature, on assiste, par ricochets, à une démultiplication des dispositifs sécuritaires. Ces derniers sont censés, non pas garantir une protection sociale commune, mais la sécurité des individus dans un régime de précarité sociale accrue, celle-ci allant d’ailleurs croissant sous les effets de la dérégulation. En d’autres termes, le politique se légitime aujourd’hui, non plus par un projet commun de cohésion collective, mais par ses réponses sécuritaires dans un monde de plus en plus globalement dérégulé, culturellement et symboliquement[17].

Dans cet état de nature, tout élément (immigrés, chômeurs, délinquant, manifestants, etc.)qui risquerait d’interférer dans l’ordre juste capitaliste devient synonyme de danger – et non pas de question pertinente posée au système[18]. A défaut de réalisations collectives ainsi que de raisons pour une mobilisation partagée, nous entrons, avec le néolibéralisme, dans l’ère de l’interculturalité négative où l’état de vigilance est continu et le seul horizon commun : « Rien n’est mieux partagé aujourd’hui que la conscience de vivre dans un monde dangereux » écrit Foessel[19]. Dans un tel état, la société civile, qui s’imagine impuissante, ne semble plus se composer que de « communautés de la peur ». Celles-ci, renonçant à travailler à un sens partagé, trouvent alors une « fiction d’unité » dans ce sentiment de guerre perpétuel contre la menace, « socle passionnel de lien social »[20].

Décoloniser nos imaginaires, déconstruire le néolibéralisme, pour un nouvel universalisme

Concluons. Complotisme, conspirationnisme, complologie ne sont pas d’abord des pathologies dont nos démocraties devraient se purger. Bien plus essentiellement, ils sont sans aucun doute les symptômes nécessaires d’un monde en décomposition qui, hormis quelques « socles passionnels », n’a pas encore retrouvé les termes d’un monde solidaire. Si le capitalisme est, comme l’écrivait Max Weber, cette « rationalité irrationnelle », on peut dire du phénomène complologique qu’il est peut-être bien, à la fois cette aspiration à une rationalité fédératrice et, en même temps, le signe de l’irrationalité profonde de notre monde.

Penser et déconstruire en profondeur le néolibéralisme est plus que jamais nécessaire pour reconquérir nos imaginaires, pouce par pouce, et pouvoir choisir quelle rationalité nous souhaitons pour l’universalisme de demain. Si, comme l’écrit, Christian Laval, le néolibéralisme « nie la démocratie théoriquement et pratiquement »[21], de deux choses l’une : soit on rejoint ces individus ankylosés de passions tristes qui abandonnent tout sens critique pour se rouler dans les théories de la peur (c’est « le socialisme des imbéciles »[22]), laissant à d’autres le soin de relever le défi démocratique – ou pas ; soit on peut décider de marcher avec cette masse critique qui s’acharne à déjouer, brique par brique, les murs de la pensée, où qu’ils se trouvent et avec tous les risques que cela comporte – car, si le complot existe, toutes les théories ne se valent pas…

Arriverons-nous à proposer un universel qui soit, pour paraphraser Torga, un local sans murs ou la peur, mauvaise conseillère, nous mènera-t-elle à un universel réduit à du transnational miné de barbelés ? Le sens de l’Histoire est toujours un peu entre nos mains.

 


[1] Sur la difficulté des termes mêmes de l’expression « théorie du complot », je vous renvoie aux réflexions de Luc Boltanski, dans BOLTANSKI (Luc), Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Éditions Gallimard 2012, pp. 282-287. L’auteur y conclut par les mots de Peter Knight, à méditer : « […] on peut se demander si ‘le fait d’avoir mis en place une étiquette pour désigner le phénomène en question n’a pas eu pour effet de l’inventer […] Déterminer ce qui constitue le phénomène [serait par là] devenu une partie du phénomène lui-même’ ».

[2] « Il convient de distinguer entre « théorie du complot » et « conspirationnisme », souvent entendus, à tort, comme synonymes […] », voir : conspiracywatch.info

[3] « La complophobie est une manifestation d’obscurantisme intellectuel, une posture anti-Lumières. Comme ses associés de l’arsenal irrationnel, le totalitarisme hier et le populisme aujourd’hui, la dénonciation de la théorie du complot associe la faiblesse intellectuelle et la force politique », dans : GARRIGOU (Alain), Vous avez dit complot, blog.mondediplo.net

[4] GARRIGOU (Alain), Idem.

[5] Par exemple se focaliser sur l’éventuelle dérive paranoïaque de certains des auteurs et lecteurs complotistes ou conspirationnistes.

[6] Plus précisément, Lordon écrit : « […] dépossession politique et de la confiscation du débat public », voir : blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre

[7] NANCY (Jean-Luc), Le Sens du monde, Paris, Galilée, 1993, pp. 14-15.

[8] « Ce qui est frappant, plus encore, c’est la tendance « apocalyptique » d’un certain nombre de ces « théories du complot », prédisant guerres, crises, révolutions, génocides, embrasement général et effondrement du ‘système’  (financier, économique, politique…) […] », dans : NICOPOL, Millénarisme, révolution,et théorie du complot : www.agoravox.fr

[9] PIEROBON (Frank), Le symptôme Avatar, Paris, Vrin, 2012, p. 23.

[10] De manière évocatrice, Benoît Marchision écrit : « Et si c’était cela l’apocalypse ? […] la chute au ralenti – et semble-t-il irréversible – de l’Homme qui démonte sa maison, brique par brique », dans : Cinéma post-apocalyptique. S’adapter ou mourir, ragemag.fr

[11] Voir PEREZ (Yannick) Fiche 4 - La crise dans les économies développées dans : membres.multimania.fr

[12] Rapport n°8 de la Commission trilatérale.

[13] LAVAL (Christian), Démocratie et néolibéralisme, dans : institut.fsu.fr

[14] ARNSPERGER (Christian), Éthique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel, Paris, Éditions du Cerf, 2009, p. 110.

[15] CASSIERS (Isabelle) & REMAN (Pierre), Ambivalences de l’Etat-providence. À l’horizon d’un état social actif,  dans : uclouvain.be/cps/ucl/doc/econ/documents/Ambivalences_de_l_Etat-prov._-_INSO_142_0018.pdf

[16] FOESSEL (Michaël), Idem, p. 80.

[17] DUFOUR (Dany-Robert), De la réduction des têtes au changement des corps, dans : mecanoblog.wordpress.com

[18] L’exemple récent du passage en force des SAC (sanctions administratives communales) en est une bonne illustration. Voir Première manifestation nationale contre les SAC, dans : www.stop-repression.be

[19] FOESSEL (Michaël), Idem, p. 47

[20] Idem, p. 25.

[21] LAVAL (Christian), Idem.

[22] KLOTZ (Emma), Dossier conspirationnisme : le boulet de la critique sociale, voir : alternativelibertaire.org

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