Une mémoire congolaise pour reciviliser l’Europe, ou voguer ensemble, ou (s’)échouer ensemble

Rédigé le 25 septembre 2015 par: Hervé Narainsamy

Que nous promet le monde globalisé? De quoi les bateaux d’exilés qui viennent s’échouer, parfois vides, sur les côtes européennes sont-ils le miroir ? Ne nous reconvoquent-ils pas à une Histoire avec laquelle nous n’en avons pas fini? Jusqu’à quand voudrions-nous échapper à notre mémoire et, par la même occasion, à notre responsabilité? Et à quel prix? Dans cet article, je voudrais donc rappeler un certain nombre de ces questions qui viennent nous secouer salutairement. Je voudrais aussi évoquer quelques chemins qui se sont déjà ouverts.

La colonisation n’est pas terminée

Achille Mbembe écrit : « Pour la première fois dans l’histoire humaine, le nom Nègre ne renvoie plus seulement à la condition faite aux gens d’origine africaine à l’époque du premier capitalisme (déprédations de divers ordres, dépossession de tout pouvoir d’autodétermination et, surtout, du futur et du temps, ces deux matrices du possible). C’est cette fongibilité nouvelle, celle solubilité, son institutionnalisation en tant que nouvelle norme d’existence et sa généralisation à l’ensemble de la planète que nous appelons le devenir-nègre du monde »[1].

Hier les nègres, aujourd’hui les chômeurs, les migrants[2]. L’éternel retour de l’abstraction qui consiste à essentialiser, à réduire et à déréaliser des individus de chair et de sang. Et, par une ruse dont l’histoire a le secret, une puissante abstraction finit quant à elle par congédier et par supplanter le réel : le fétiche Argent, le Capital, la Croissance.

Devant lui, les individus n’ont plus qu’à s’incliner. Avec eux, leur mémoire, c’est-à-dire leur épaisseur ; avec elle, leur capacité à l’auto-invention, donc leur dignité. C’est désormais le Capital seul qui souffre, c’est Lui qu’il faut aider, c’est Lui qui, à tout prix, doit être sauvé. C’est Lui qui dicte l’en-commun[3], ce qui est dedans, ce qui est dehors : « Ayant repris à son compte la "fabrication de toutes les relations de  filiation", il [le néolibéralisme] cherche à se multiplier "par lui-même" dans une série infinie de dettes structurellement insolvables »[4].

À l’heure où j’écris ces lignes (22 juillet 2015), je songe à la tragédie grecque qui vient de se jouer sous nos yeux impuissants. La victoire des créanciers de l’Eurogroupe sur le référendum du peuple grec a démontré, de façon éclatante, cette fabrication d’une dette structurellement insolvable[5].

Or, comme le dit Mbembe la seule dette que nous avons les uns vis-à-vis des autres est celle de partager le monde avec tous les êtres vivants. Il n’y a qu’à cette condition qu’il est possible de construire véritablement ce que Mbembe appelle l’en-commun : « […] Ce qui […] nous est commun est le sentiment ou encore le désir d’être, chacun en soi, des êtres humains à part entière. Ce désir de plénitude en humanité est quelque chose que nous partageons tous […] Pour construire ce monde qui nous est commun, il faudra restituer à ceux et celles qui ont subi un processus d’abstraction et de chosification dans l’histoire la part d’humanité qui leur a été volée »[6].

Retrouver la mémoire

Dans le cas belge, la mémoire congolaise constitue un bel exercice éthique, un vrai défi pour l’avenir. L’écrivain Antoine Tshitungu Kongolo soulignait à raison : « C’est dire que les enjeux de la mémoire en générale et de ceux relatifs à la période coloniale sont pour le moins importants : ils touchent à la citoyenneté, à l’éducation civique, à la cohésion sociétale de la Belgique »[7].

Cela dit, contrer l’abstraction et la déresponsabilisation exige de donner une parole à la mémoire et, avec elle, au temps de l’histoire, donc au travail critique et patient. La réparation ne se suffit pas de commémorations et de repentances car, pour que l’émotion soit juste, et porteuse, il faut que le savoir qui la soutient soit lui-même juste, histoire que les manichéismes du passés n’enfantent pas des avatars tout aussi piégeants : concurrences mémorielles ou victimaires, crispations et escalades identitaires, postures castratrices.

A juste titre, Jean-Pierre Nandrin et Valérie Piette écrivaient: « Depuis quelques années, nous assistons à un développement des commémorations. Les responsables politiques font de plus en plus fréquemment appel à la mémoire, invoquant le plus souvent un " devoir de mémoire ". Si la commémoration, qui organise le souvenir dans un but politique, est une action tout à fait légitime, elle ne peut être confondue avec la recherche historique, qui est une discipline critique et autonome des usages politiques du souvenir ; elle n'est pas émotion […] Au devoir de mémoire tant invoqué nous aimerions voir plus souvent invoquer le devoir d'Histoire et de savoir »[8].

L’horizon ne doit-il pas être, en effet, d’offrir aux générations présentes et à venir les outils qui leur permettront de construire leur(s) filiation(s) avec intelligence : « L’identité est forcément complexe, elle ne se limite pas à une seule appartenance : elle est une somme d’appartenances plus ou moins importantes, mais toutes signifiantes, qui font la richesse et la valeur propre de chacun […] »[9].

Les diverses polémiques qui, à propos du passé colonial belge, ont (re-)surgi depuis les années 9O ont été autant d’occasions, parfois heureuses parfois douloureuses, de réenclencher un travail mémoriel plus soutenu[10]. En 2005, le 175e anniversaire de la Belgique marque un tournant. En effet, écrit Jean-Louis Chrétien : « Le 175e anniversaire de l’indépendance nationale a été l’occasion d’un grand dépoussiérage : […] une exposition intitulée ʺLa mémoire du Congo. Le temps colonialʺ. Le comité scientifique belgo-congolais, présidé par le professeur Jean-Luc Vellut, a pris à bras-le-corps les problèmes d’interprétation de la gestion du Congo par les colonisateurs belges, de la conquête léopoldienne à l’indépendance […] Ni fuite en avant dans les justifications ou les dénonciations, ni unanimisme de façade : les mémoires en « blanc et noir » sont mises en perspective dans le temps, confrontées sans complaisance à des documents de première main, articulées aux situations historiques. Le public, européen ou africain, même dans ses couches les plus sensibilisées à des revendications conflictuelles, est invité à réfléchir, à comprendre et à identifier autant que possible les enjeux et les déviances de l’époque. C’est une véritable histoire qui est récupérée et assumée »[11]. Un chemin ouvert.

Comme l’écrit justement Etia Essoh, il ne s’agit pas, même du côté congolais, que cette réécriture soit idéologique, « […] comme l’est et l’a été l’Histoire écrite par le colonisateur, il ne doit pas s’agir de s’inventer de faux passés glorieux ou de s’inventer des unités qui n’ont en réalité jamais existé. Il s’agit tout simplement de ressaisir le fil de la continuité historique de nos peuples […] Qu’il ne s’agisse donc pas pour des revanchards contre la falsification historique opérée par le colonisateur, de pouvoir à leur tour falsifier dans le sens opposé l’Histoire africaine »[12].

Un vrai travail croisé entre historiens congolais et belges a donc démarré. Il reste que ces nouveaux outils intellectuels n’ont pas encore suffisamment percés auprès des jeunes générations et du grand public. En 2010, le député Patrick Durpiez rappelait à Madame Simonet ces lignes importantes du rapport de la Commission du dialogue interculturel :

- « Il est toutefois utile de réaffirmer que, si notre société est interculturelle et si elle s’assume clairement comme telle, cela doit se traduire dans le type d’enseignement qui est dispensé aux jeunes. Ici aussi, le modèle qui a prévalu jusqu’ici, celui de la simple assimilation aux standards culturels dominants, doit être abandonné au profit d’un modèle d’enseignement qui soit résolument ouvert à la diversité culturelle. [...] »

- « Il est évident que l’enseignement ne concerne pas seulement l’apprentissage de compétences techniques particulières, mais aussi la formation d’individus libres et autonomes. Cela signifie qu’il y a complémentarité entre le fait de rappeler l’histoire de la démocratie ainsi que l’histoire des combats en faveur de l’émancipation, de la liberté et de l’égalité entre les hommes et les femmes, devenues des valeurs et des normes fondamentales au sein de notre société, d’une part; d’intégrer dans les cours d’histoire, de géographie, de littérature, etc., la réalité des trajets migratoires ou de l’exil, ainsi que l’apport des cultures non européennes à la connaissance, aux idées et aux découvertes, d’autre part » [13]

L’audace de la cohérence

Evidemment, ce devoir d’histoire désormais entamé doit ouvrir la voie à d’autres réparations s’il veut être cohérent. Surtout s’il veut que sa tâche ne demeure pas un vœu pieux restreint à la sphère intellectuelle. Si nous voulons vraiment permettre aux nouvelles générations de construire intelligemment leur(s) filiation(s) et leur donner le goût du vivre-ensemble, il faut que le travail d’histoire permette d’assumer pleinement l’histoire et de rouvrir l’avenir pour tous. C’est dans ce sens que le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, outre des réparations financières et des excuses du Gouvernement belge, demandait en 2008 : « […] Nous réclamons que soient apposées sur ces monuments des plaques rétablissant la vérité historique du rôle de chacun. Nous demandons que de nouveaux monuments soient érigés à la gloire des figures oubliées. Nous exigeons l’annulation sans condition de la dette extérieure du Congo […] »[14].

On le voit, comme le dit Mbembe : « […] quels que soient les lieux, les époques et les contextes, l’horizon de ces luttes reste le même : comment appartenir de plein droit à ce monde qui nous est commun? »[15]. Et donc, quel que soit le lieu auquel nous appartenons, le travail reste immense, qui consiste à décoloniser nos imaginaires, afin que la mémoire qui l’habite, de meurtrie qu’elle puisse parfois être, puisse retrouver les nuances qui sauront à la fois l’apaiser et la féconder.

En route vers 8 milliards d’êtres humains, nous n’avons en fait plus trop le choix que de prendre au sérieux la question de la mémoire car elle est le prix pour écrire l’avenir de l’humanité. Si Europe il doit y avoir, elle ne pourra être celle des créanciers de tous bords, ou alors nous aurons échoué. Car la seule dette que nous avons les uns envers les autres est de partager le monde. Nous n’avons qu’un seul monde et il doit pouvoir abriter tous les mondes.

Pour ceux qui ont le temps - et les finances, rendez-vous à l’exposition Beauté Congo à la Fondation Cartier, à Paris. L’avenir, c’est tous les jours, et ça commence maintenant.

 


[1] MBEMBE (Achille), Critique de la raison nègre, Paris, Éditions la Découverte, 2013, pp. 16-17.

[2] ERNER (Guillaume),  La courbe remplace le chômeur et DARRIEUSSECQ (Marie), le centre de l’exil in Charlie Hebdo, 10 juin 2015, n°1194, pp. 2 et 13.

[3] L’expression est de Mbembe.

[4] MBEMBE (Achille), Idem p. 13.

[5] « […] la Grèce a-t-elle gagné ce bras de fer  de six mois avec ses créanciers ? Tsipras avait été élu pour "lutter contre la dictature des créanciers". Résultat : jamais ces "terroristes" – comme les avait qualifiés l’ancien ministre des Finances grec Yanis Varoufakis – n’ont eu autant de pouvoir. Tout ça pour ça ? », MARTIN (Hervé), Trois jours de théâtre grec et un accord à l’arraché in le Canard enchaîné, 15 juillet 2015, p. 3.

[6] MBEMBE (Achille), Critique de la raison nègre, Paris, Éditions la Découverte, 2013, pp. 258 et 261.

[7] TSHITUNGU KONGOLO (Antoine), Balises pour une mémoire historique plurielle: cadtm.org/Belgique-Le-collectif-Memoires

[8] NANDRIN (Jean-Pierre) et PIETTE (Valérie), La difficile Histoire du temps colonial in Esprit Libre, octobre 2006, n° 43 : www.ulb.ac.be/espritlibre

[9] KROUCH-GUILHEM (Circé) : la-plume-francophone.com/2007/02/11/les-identites-meurtrieres-damin-maalouf/

[10] Voir le très bon retracé suivant : GILLET (Florence), « Contrepoint. L'histoire coloniale en débat : examen d'une Belgique en repentir. », Mouvements 3/2007 (n° 51) , p. 70-77.

 www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=MOUV_051_0070

[11] CHRÉTIEN (Jean-Pierre), Passé colonial : le devoir d’histoire, Juillet 2006: ldh-toulon.net/passe-colonial-le-devoir-d.html. Vous retrouverez une magnifique brochure explicative de l’exposition à l’adresse suivante : www.congo2005.be/geheugen/brochureFR.pdf

[12] ESSOH (Etiah), La réécriture de l’histoire africaine à l’ombre de Cheikh Anta Diop in revue Mungazi, n°3, p. 8 : ccaeb-fd-ong.org/PDF/mungazi%203.pdf

[15] MBEMBE (Achille), Idem, p. 253. 

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