Vers une citoyenneté consciente et active

Rédigé le 17 novembre 2011 par: Olivier Duhayon

Au-delà de nos différences visibles, évidentes, tout l’enjeu de la citoyenneté réside dans le fait de voir en l’autre notre égal. Se détacher du déterminisme qui veut nous faire buter contre nos différences, sans vouloir les dépasser pour découvrir et faire émerger notre égalité en tant que citoyens. Reconnaître l’autre comme notre égal, c'est lui reconnaître les mêmes droits et devoirs que nous-mêmes, même s’il est différent.

Cela demande évidemment un travail sur soi-même, la posture de l’égalité étant plus gênante et conflictuelle. En effet, nous remarquons qu’actuellement, dans notre société dite « occidentale », on parle beaucoup moins d’ « égalité » entre les personnes. Peut-être trop connoté « soixante-huitard », ce terme se voit souvent préférer le mot « complémentarité » : c’est ce qu’on appelle un « accommodement raisonnable ». Par exemple, les patrons préféreront parler de complémentarité dans leur entreprise plutôt que d’égalité. Pourtant, même si une personne est bien entendu différente de chacune des autres, elles sont néanmoins toutes égales, dans le sens d’avoir la même valeur : être toutes des êtres humains. Mais il ne va pas de l’intérêt d’un patron de rappeler cela à ses employés !...

La question du juste et de l’injuste

C’est, à notre sens, une question fondamentale que tout citoyen devrait se poser.

La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (en 1789)[1] constitue bien sûr une avancée historique importante. Cependant, elle est souvent contestée comme étant notamment une déclaration occidentale, portée par la bourgeoisie masculine du 18ème siècle.

La véritable conquête de cette déclaration, d’après Claude Lefort[2] - philosophe français -, n’est pas le contenu ni les énonciateurs de cette déclaration, mais bien le « pouvoir de déclarer ». Pourquoi ? Car pour la 1ère fois dans l’Histoire, des humains déclarent que ce qui fera loi, ce qui sera juste ou injuste pour eux, ils ne l’attendront plus de Dieu, ni du roi, du maître, du chef, du parti… Chacun d’eux avec leurs moyens, leur intelligence, devra définir ce qui est juste et injuste. Ceci constitue une posture tout à fait universalisable, en tout cas théoriquement, puisque tous les humains sont doués du pouvoir de la parole.

L’ambivalence est un autre élément que Claude Lefort estime aussi universel dans cette déclaration : il s’agit en effet d’une part, d’une déclaration d’amour (on y parle de fraternité : l’autre est mon frère) mais c’est aussi d’autre part, une déclaration de lutte (non-violente), car chaque fois que cette égalité et la liberté – qui sont au fondement de cette prise de parole (l’égale liberté des êtres humains) – est menacée, je dois me battre, lutter. Au cœur de la citoyenneté réside un rapport éthique à l’autre (il est mon frère, je ne vais pas le détruire), mais aussi l’apprentissage du conflit : je dois lutter pour conquérir ou maintenir un certain nombre de principes.

Dans la langue française, nous pouvons dire que le citoyen est celui qui sait dire « je » (il ne répète pas ce que le chef, le maître a dit) tout en étant tourné vers le « tu » ou qui s’intéresse au « tu » (un « tu » qu’il respecte, qu’il écoute), et qui construit avec les autres un « nous », un « nous » autonome.

Nous comprenons ainsi que le « nous » en citoyenneté est donc un « nous » que l’on construit, qui est chaque fois variable en fonction des circonstances ou des constructions, qui n’est pas imposé par le haut, c’est-à-dire qui n’est pas imposé par une appartenance nationale, une ethnie, une appartenance religieuse ou encore idéologique.

Ce n’est pas un « nous » identitaire mais bien un « nous » créatif.

Ces éléments d’analyse sont très importants pour notre Commission, car les membres qui la constituent ont – comme on l’a dit plus haut – travaillé sur la thématique des identités, notamment au départ de l’excellent livre d’Amin Maalouf « Les identités meurtrières »[3].

Dans ce cas-ci, la citoyenneté n’est donc pas à confondre avec l’identité nationale.

Autre enjeu de la citoyenneté : l’ « espace public »

Dans un Etat de droit, les gens au pouvoir ont été élus par les citoyens, ces derniers ayant émis leur vote. Le pouvoir démocratique est donc par essence une fonction provisoire prêtée par les citoyens, pour un laps de temps déterminé.

Et la source du pouvoir est ce qu’on appelle « l’espace public ». L’espace public constitue l’originalité d’un régime démocratique : il est rendu vivant par le fait que les hommes (dans l’acception des humains, hommes et femmes) se donnent une nouvelle dimension dans leur vie : ils prennent un temps pour s’engager avec d’autres, que ce soit pour le contrôle des élus, pour le refus d’une série de choses injustes, pour faire monter des revendications, pour faire circuler entre eux toute une série d’idées, d’imaginaires nouveaux… avec l’objectif de transmettre.

Nous pouvons dire qu’une démocratie dont l’espace public serait mort ne serait pas une vraie démocratie.

A contrario, nous pouvons définir une démocratie au sens citoyen du terme par un régime au cœur duquel existe une dimension d’engagement libre des gens dans l’action commune autour des questions d’intérêt général.

Grâce à la vie associative, le fait que des gens s’engagent librement avec d’autres leur fait vivre cette dimension de la citoyenneté et de la vie publique.

L’ « espace public » est en fait une métaphore proposée par des philosophes du 18ème siècle afin de désigner cette façon de s’engager avec d’autres pour s’occuper de la question du « juste » et de l’ « injuste » et passer ensuite à l’action.

L’espace public existe donc partout où des gens s’engagent librement.

Notons qu’il ne faut pas confondre les notions d’ « espace public » et de « lieu public », ce dernier désignant une réalité matérielle (comme un local, une salle de réunion).

Suivant ce qui précède, chacun pourrait dès lors considérer que ce qui est juste est ce qui est bien pour soi-même.

Mais selon des linguistes, puisque la citoyenneté est une conquête de la parole humaine, tout citoyen opère ce qu’ils appellent un « double mouvement » quand il prend la parole : parler c’est s’ancrer dans la réalité des interlocuteurs (je parle à quelqu’un de ce qui me, et éventuellement nous, concerne), mais aussi en évoquant d’autres personnes qui ne sont pas présentes ou même en parlant de ce qui n’existe pas, d’utopies. Nous parlons « pour nous » et « pour tous » : c’est ce double mouvement que la parole humaine opère, et ce quelle que soit la langue utilisée. C’est la règle de base de la parole citoyenne. Dans le langage spécialiste, on parle de s’ancrer et se désancrer, se territorialiser et se déterritorialiser.

Les principes fondateurs d’une démocratie politique ET sociale

Pourquoi insister sur la notion de démocratie politique ET sociale ?

On ne peut évidemment plus « penser les démocraties » dans les termes de la bourgeoisie du 18ème siècle. Depuis cette époque, de nombreux mouvements sociaux ont influencé le changement, que ce soit en Europe, en Amérique et ailleurs : ils ont exigé que les démocraties soient non seulement politiques mais aussi sociales. Si maintenant cette composante sociale devait être gommée des démocraties, ces dernières constitueraient alors des démocraties réduites qui ne tiendraient pas compte des deux ou trois derniers siècles de lutte internationale.

Nous pouvons distinguer quatre principes (à distinguer des valeurs) de la démocratie politique et sociale : ces principes sont des fondements indispensables, ils font tenir le système. Si les principes sont retirés, le système s’effondre. Ces principes ne sont donc pas « relativisables » par des valeurs, qu’elles soient religieuses, spirituelles, culturelles, personnelles.[4]

Les valeurs sont plutôt des manières de vivre de façon différenciée un certain nombre de choses.

Les quatre principes sont donc :

-       l’autonomie : notre propre loi, au sens de Kant[5]. Nous n’avons pas à subir la loi de la finance, la loi du marché, la loi divine… Les lois sont à construire à partir du corps social, de ses difficultés rencontrées.

Cette question d’autonomie se pose en permanence, car il existe une série de puissances (économiques, religieuses, politiques…) qui empêchent cette autonomie.

- les trois autres principes sont liés, et peuvent être énoncés dans la notion suivante : « la libre égalité solidaire des êtres humains ». Liberté, égalité, solidarité : l’un de ces principes ne va pas sans l’autre. Nous pouvons observer une série de dérives dans des systèmes qui mettent surtout l’accent sur un ou deux principes, en oubliant le troisième : par exemple, aux USA, le système ultralibéral met fortement en avant la liberté, un peu l’égalité, mais oublie la solidarité !

Ces principes ont été enrichis par l’histoire sociale : par exemple, au 18ème siècle, la bourgeoisie parlait de liberté-égalité-fraternité. Mais les mouvements sociaux ont exigé de transformer la fraternité en solidarité. En effet, la fraternité est une disposition éthique invérifiable, tandis que la solidarité constitue une (é)preuve concrète de la fraternité : par exemple la redistribution des richesses, l’accès à tous au logement, à la santé, etc.

Les mouvements de femmes, par exemple, ont beaucoup travaillé sur les rapports liberté-égalité. Ou encore les mouvements coloniaux ont eux plutôt travaillé sur les principes de liberté-égalité-autonomie.

Acteurs de notre propre vie

Un travail – de plusieurs mois – de déconstruction des imaginaires avait déjà permis de former un esprit de groupe entre les membres de la Commission « Diasporas d’Afrique centrale » de BePax. Ce travail avait montré l’importance de se poser, réfléchir sur sa propre identité, ou plutôt, devrait-on dire, prendre conscience des diverses, des multiples facettes de sa propre identité.

Le travail avec Majo Hansotte est venu compléter cette prise de conscience du cheminement vers une citoyenneté consciente et active, vers ce qu’elle a nommé « les intelligences citoyennes ».

Tout l’enjeu consiste à recréer un vivre ensemble entre membres de communautés qui ont été (et sont parfois encore) en conflit, dans leur pays d’origine mais aussi ici ; les conflits « ici » prenant alors plus souvent le visage de l’indifférence, la non-reconnaissance, mais parfois aussi de certaines formes de violence. Prendre conscience de son « je », vouloir et pouvoir s’intéresser ensuite aux « tu », dans leurs différences, afin de pouvoir (et vouloir !) former un « nous » créatif, constructif, agissant. Sortir de la position de « victimes » pour ensuite évoluer vers une position agissante, ensemble.

A leur humble échelle, les membres de la Commission « Diasporas d’Afrique centrale » ont expérimenté et veulent témoigner et transmettre qu’un autre vivre ensemble est possible. Ils travaillent d’ailleurs actuellement sur d’autres projets qu’ils construisent et portent ensemble, afin de faire évoluer les mentalités.



[1] Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9claration_des_droits_de_l'homme_et_du_citoyen_de_1789
[2] Claude Lefort : philosophe français (1924-2010). http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Lefort
[3] « Les Identités meurtrières » : Amin Maalouf, Edition « Livre de Poche ».
[4] Pour expliciter notre propos : si nous faisons de la physique quantique, nous pouvons avoir des valeurs religieuses, personnelles… nous devons respecter certains principes, sinon nous ne faisons pas de la physique quantique.
[5] Kant : philosophe allemand (1724-1804).
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