Vive l’austérité enfin chez nous !

Il est frappant d’observer que les « politiques d’austérité » et les « programmes d'ajustement structurels » que les pays du centre de l’Occident avaient imposés depuis 50 ans aux pays sous-développés et depuis 20 ans aux pays d'Europe centrale et orientale à leur sortie du communisme se retournent maintenant contre eux.

Les politiques d’austérité

Un programme d’ajustement structurels est un ensemble de réformes économiques mises en place par le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale pour permettre à un pays gravement touché par des difficultés économiques de sortir de la crise qui l’handicape. Traditionnellement, le FMI offre au pays endetté des crédits conditionnés à l’adoption d’un ensemble de réformes structurelles  ou de dispositions conjoncturelles visant, pour l’essentiel, à faciliter l’action salvatrice de la fameuse main invisible d’Adam Smith.

Ces programmes se réfèrent au dit « Consensus de Washington » depuis des décennies. Ce fameux consensus vise un ensemble de mesures contraignantes mais pointe avant tout l’Etat providentiel. Les mesures prennent comme prétexte les difficultés des pays face à leur dette publique[1]. Le consensus est composé, avant tout, de dix propositions à mettre en place par l’Etat et qui bénéficieront principalement au capital, aux grandes entreprises ou à leurs actionnaires :

  1. L’Etat doit s’imposer une stricte discipline budgétaire sans augmenter les impôts réels sur les revenus ou sur la fortune ;

  2. Cette discipline budgétaire doit s'accompagner d'une réaffectation des fonds publics vers des secteurs offrant un retour sur investissement élevé ;

  3. L’Etat doit entamer une réforme fiscale profonde ce qui revient à baisser les impôts en faveur des mieux lotis et éviter toute hausse d’impôt sur les revenus des particuliers et des entreprises, sauf  les impôts indirects (TVA ou accises sur l’essence);

  4. L’Etat doit autoriser la fixation des taux d’intérêts par des banques privées, c’est-à-dire la privatisation de la politique monétaire et de la création monétaire ;

  5. L’Etat doit assurer un taux de change unique et procéder, s’il en a l’occasion à des dévaluations de monnaie afin d’améliorer la compétitivité des entreprises et ce, même si cela risque d’impacter sérieusement sur le pouvoir d’achat de sa population.

  6. L’Etat doit abandonner toute politique du commerce extérieur, en laissant aux multinationales privées le soin de le gérer à leur guise;

  7. L’Etat doit s’abstenir de toute politique d’investissement, sauf la subsidiation massive des entreprises privées;

  8. L’Etat doit privatiser tous les services publics, en ce compris la santé, les pensions ou l’éducation ;

  9. L’Etat doit renoncer à toute planification et réglementation du fonctionnement de l’économie, en ce comprises les limitations imposées à la finance pour la protéger de ses propres excés ou celles imposées aux entreprises pour éviter qu’elles abusent de leur situation pour exploiter leurs travailleurs.

  10. L’Etat doit garantir la protection absolue de la propriété privée tels que les moyens de production, les actions, les avoirs financiers ainsi que la propriété intellectuelle. Les habitations des particuliers endettés et en cessation de remboursement ne sont pas concernées par cette obligation de protection.

Les programmes mis en place dans le cadre du Consensus de Washington sont très loin de faire l’unanimité. On reproche notamment aux réformes structurelles imposées de retirer aux Etats leurs capacités d’intervention sur leurs économies nationales et de miner les dépenses sociales qui sont la cheville ouvrière du développement. Les interventions du FMI ont mené certains pays comme l’Argentine à un chaos économique et politique tel, que le pays fut proche, fin 2001, de l’effondrement.

Aujourd’hui, la crise touche de plein fouet les pays occidentaux dont la mainmise sur l’économie mondiale paraît sérieusement contestée par les nouveaux pays émergents. L’activité du FMI ne concerne plus uniquement les pays de la périphérie, pays appauvris, exotiques et vivant à la marge des grands centres économiques mondiaux, mais aussi les six pays fondateurs de l'UE et les Etats-Unis. Alors que nous ne connaissions des réformes du FMI que l’écho affaibli que nos journaux télévisés voulaient bien nous donner, nous pourrons les expérimenter par nous-mêmes d’ici peu.

Centre et périphérie

Dès la fin des années 70, l’historien Fernand Braudel évoquait la notion d’économie-monde comme « un morceau de planète économiquement autonome, capable pour l’essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges confèrent une certaine unité organique[2] ». Gênes, Venise, Anvers, Amsterdam et Londres ont été successivement les centres de l’économie-monde occidentale avant que la mondialisation ne relie puis n’unifie les différentes économies-mondes, créant ce qu’Immanuel Wallestein appelle un système-monde.

Une économie-monde est organisée avec un centre autour duquel gravitent une périphérie et une marge. C’est au cœur de cette économie-monde que transitent les informations, les marchandises, les capitaux. C’est là aussi qu’on retrouve la population la mieux formée et le degré d’innovation le plus important, les capacités de production, les moyens militaires mais aussi les plus grandes concentrations de population. De son côté, la périphérie est dépourvue de ces caractéristiques ! Le dynamisme y est moins fort, les populations y sont plus pauvres et ont moins de chances de promotion sociale.

Le centre n’est pas toujours unique dans un monde multilatéral et les périphéries s’avèrent multiples. Il existe aussi des semi-périphéries. Les rapports de forces entre ces sous-ensembles se caractérisent par leur déséquilibre.

Globalisation de l’austérité

Partant ainsi de l'hypothèse que le capitalisme comportait, du moins jusqu'ici, des "centres" et des "périphéries", on peut se demander si, depuis les années 1990, nous n'arrivons pas à une nouvelle étape de la globalisation. Le capital, relayé par les institutions internationales, n’hésite plus à cibler ses attaques sur les pays du "centre". Celles-ci se présentent sous la forme de ces fameux programmes d’austérité que nous imposions préalablement, à la demande de ces mêmes forces capitalistes, à la périphérie. Elles sont exécutées par les institutions financières internationales siégeant à Washington et à prédominance américaine mais aussi par celles de l’UE[3].

L’angle d’attaque du capital est celui de la dette des pouvoirs publics qui a explosé récemment pour venir en aide à ce même capital qui avait manqué de s’effrondrer, victime de ses propres excès. Cette attaque sur la dette ne concerne ni les dettes des entreprises ou des banques, ni celles des particuliers, représentant pourtant 3 à 10 fois des dettes publiques et croissant également bien plus vite.

Les mesures d’austérité que nos gouvernants nous promettent ou appliquent déjà conformément au Consensus de Washington risquent notamment :

  • d’atteindre la justice élémentaire et d’accroitre des inégalités;

  • de miner notre démocratie déjà fort limitée au seul politique, à l’exclusion de la culture ou du social-économique ;

  • d’aboutir à des mouvements violents de protestation plus importants encore que ceux plus récents de Madrid, de Rome, de Paris ou de Londres.

  • de susciter des réactions d’extrême-droite, de xénophobie et d’exclusion ;

Ne convient-il pas dès lors de repenser d’urgence notre rapport avec nos gouvernants, avec nos représentants tels que les partis et les parlementaires, les organisations syndicales, les mouvements écologiques, les associations de consommateurs et… les mouvements de paix en vue d’une pensée à renouveler, d’une efficacité accrue et d’une manière d’agir nouvelle?

L’économie même si elle était humaine et non capitaliste ne devrait-elle pas être au service de la société ? Et, s’il s’agit du capitalisme globalisé n’est-ce pas une raison supplémentaire d’avoir la volonté de vouloir reconstruire notre société ?          

 


[1] La plupart des gens ignorent que les dettes des particuliers, des ménages restent insignifiantes par rapport aux deux autres catégories de dettes privées.

[2] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, Paris, 1979, p. 14.

[3] C’est l’UE qui conçoit et impose les mesures d’austérité radicales au nom de la stabilité. En réalité, elle soumet le fonctionnement socio-économique entier à la logique privée ! Voir l’article « Le Mécanisme européen de stabilité » paru dans le dernier bulletin de la Banque centrale européenne du juillet 2011. 

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